La Nature des choses 

OGRE N°61 – Lucrèce

Lucrèce

La Nature des choses

Traduit par Marie Cosnay

Préface de Pierre Vesperini
mercredi 02 octobre 2026
Taille : 151 mm / 185 mm – 320 p. – 23€
ISBN : 978-2-37756-288-6

Après sa remarquable traduction des Métamorphoses d’Ovide, Marie Cosnay s’empare du latin si particulier de Lucrèce, de sa fougue et de ses contradictions pour faire du de rerum natura un outil pour affronter les grands défis de notre époque.

Marie Cosnay libère la force littéraire et poétique du poème immortel de Lucrèce et à travers cette évocation de la nature des choses, sans hiérarchie, de la pierre, de la plume, de l’âme et de l’esprit, des corps premiers, de la toile d’araignée, du souffle des vents, de la furie des feux, etc., nous en offre une relecture féconde et contemporaine.

 

« Les poèmes du sublime Lucrèce ne périront que le jour où le monde entier sera détruit »

Ovide, Les amours

 

« Marie Cosnay fait de La nature des choses le grand poème du témoin: on ne peut pas regarder, il faut regarder. «Savoir ce que je vis, à l’abri, c’est prendre la mesure de ce que l’autre vit, dans la grosse peine, les gros combats, au bord de la mort. Entre celui qui est sur la berge et l’autre prisonnier de l’horreur, il y a un tout petit chemin. C’est un chemin d’impuissance et d’amitié, avant d’être un chemin politique. » Pendant qu’elle traduit, la guerre s’abat sur Gaza. On ne peut pas regarder. Il faut regarder. »

Tiphaine Samoyault, Le Monde des livres, à propos de Le Tourbillon des choses

 

 

Coup de coeur libraires

 

 

EXTRAIT

 

Lucrèce libéré

Préface de Pierre Vesperini

 

Prenez le texte. Et qu’il n’y ait rien entre vous et le texte. Surtout qu’il n’y ait pas de mémoire. Permettez-moi de vous le dire et j’ai peut-être entre toutes le droit de vous le dire : Qu’il n’y ait aucune histoire entre vous et le texte. Et permettez-moi de vous dire même ceci : qu’il n’y ait entre le texte et vous en un sens aucune admiration, aucun respect. Prenez le texte. Lisez comme si ce fût un volume sorti la semaine dernière.

 

La muse Clio, s’adressant à Charles Péguy aux alentours de 1913.

 

Longtemps Lucrèce appartint aux professeurs de philosophie.

Des paires de lunettes austères annonçaient aux étudiants ébahis qu’il s’était trouvé à Rome, dans les temps atroces de la fin de la République, un homme dont on ne savait rien : un « loup solitaire » qui, détournant le regard des flots de sang et du monde mis au pillage, avait écrit un « évangile épicurien » — et un évangile versifié, pour mieux convaincre.

Le mystère s’épaississait encore lorsqu’on apprenait qu’il avait dédié son ouvrage à un sénateur corrompu, Caius Memmius, lequel s’empressa, lorsque le scandale suscité par ses trafics fut tel qu’il dut s’exiler à Athènes, de prétendre raser…
les ruines vénérées de la maison d’Épicure !

Il faut avouer que tout cela sonnait fort étrange et intrigant.

L’historien conjugue l’enfant, le reporter, et l’esprit de Descartes. De l’enfance, cet « âge implacable » (Marc Bloch), il a conservé l’habitude de poser des questions aussi simples qu’embarrassantes, et cet étonnement-émerveillement devant toutes choses, surtout celles qui sont uniques, sans exemple et sans loi, cette voluptas rerum singularium dont parlait Leibniz, et qui agace tant les adultes et d’une façon générale les personnes sérieuses.

Au reporter, il emprunte l’art de l’enquête systématique.

Descartes enfin lui a appris à oublier tout ce qu’on lui avait enseigné à l’école.

Donc, qu’était-ce que Lucrèce ?

Donnons d’abord son nom complet de citoyen romain : prénom, nom, surnom : Titus Lucretius Carus.

Si vous allez vous promener dans Rome, je veux dire dans les sources antiques, vous verrez immédiatement qu’il est faux de dire qu’ « on ne sait rien de lui ». On ne cesse au contraire d’en parler. Mais on ne dit pas que c’était un philosophe. On le qualifie de poeta : « poète ».

Mais qu’était-ce exactement qu’un poète dans ce monde d’il y a deux mille ans ?

Si l’on en croit Suétone, tout commença par une histoire de bouche d’égout mal fermée. Cela se passait sur le Palatin. Le Grec Cratès de Mallos, venu à Rome comme ambassadeur du roi de Pergame, glissa dans le trou et se cassa la jambe. Immobilisé, il se mit à enseigner l’ars grammatica, c’est-à-dire l’art d’expliquer les textes littéraires, et d’abord la poésie.

C’est que, dans ce monde hellénistique où baigne Rome, la poésie est chose savante. Les poètes écrivent pour être expliqués, et ce pour deux raisons : d’une part, leurs vers sont complexes, parfois même obscurs ; d’autre part, ils sont destinés à l’enseignement. Toute poésie, si l’on veut, est didactique. Les fondateurs de la poésie, Homère et Hésiode, sont les fondateurs du savoir. Et les philosophes le savent mieux que quiconque : qui fut le premier éditeur d’Homère ? Aristote. Alexandre le Grand ne quittait jamais l’Iliade qu’il lui avait offerte : il dormait avec elle (et son poignard).

Mais, alors que tout le bassin méditerranéen s’enivre de poésie grecque, les Romains vont se distinguer en voulant édifier, face à la poésie grecque, une poésie grecque dans leur propre langue, en latin.

Œuvre folle, entreprise enivrante, et sans laquelle on ne saurait comprendre Lucrèce : il y avait à Rome des gens assez « toqués des muses » (c’est ainsi que les appelle Cicéron : mousopátaktoi) pour y consacrer leur vie. Comme les peintres de la Renaissance, ils ne pouvaient survivre sans mécènes. Le prestige du savoir était tel alors que les oligarques qui se disputaient le pouvoir à Rome devaient lui associer leur nom (nomen coniunctum Sophiae, dit l’auteur de la Ciris) : tel choisissait l’Académie de Platon, tel autre les mystères d’Éleusis — Memmius choisit Épicure : il protégeait Patron, le scolarque du Jardin, et s’était rendu propriétaire des vestiges de la maison d’Épicure. Sa carrière finie, il n’avait plus qu’à les raser pour bâtir à leur place un immeuble de rapport.

De son naufrage, il nous est resté le poème qu’il avait commandé à Lucrèce : le de rerum natura.

Est-ce à dire que tout mystère a disparu ? Heureusement non.

Par exemple, le poème est-il achevé ? Sans doute pas, comme tant d’autres épopées romaines. Cicéron, lui-même poète, édita – donc aussi sans doute corrigea – le de rerum natura, comme Plotius Tucca et Varius Rufus éditèrent l’Énéide que Virgile mourant voulait brûler.

Contenait-il en fait, au moins peut-être dans une de ses versions, vingt-et-un livres, et qui commençaient par ce vers :

aetheris et terrae genitabile quaerere tempus

Rechercher le moment où furent engendrés le ciel et la terre ?

C’est ce qu’affirme Varron.

Lucrèce a-t-il commencé sa carrière en écrivant par jeu des poèmes d’amour disparus ? C’est ce que dit, peut-être sur la base de sources disparues, l’humaniste Pomponio Leto, hanteur des catacombes et qui tenta de ressusciter le paganisme dans la Rome des papes – Paul II l’enfermera au Château Saint-Ange.

Et quelle femme grava pour une autre femme un poème amoureux à l’entrée d’une maison de Pompéi où ce vers

sic Venus ut subito coiunxit corpora amantum

est une variation sur Lucrèce

et Venus in silvis iungebat corpora amantum?

Lucrèce est-il le « merveilleux », l’« étonnant Carus » que Diogène d’Œnoanda rencontra dans Rhodes ?

Et d’où vient encore cette histoire de philtre d’amour que raconte saint Jérôme dans sa Chronique ? Une scholie au Contre Ibis d’Ovide prétend qu’il aurait été donné au poète par un bel adolescent, Asteriscus, « L’Étoile ».

On rêve toujours.

Lucrèce, donc, non pas poète et philosophe, mais poète, et poète prenant pour matière le savoir.

Il fallait donc être poète pour nous rendre Lucrèce, et c’est ce que fait Marie Cosnay. Quand on lit ses vers si fluides, si dansants et lumineux, on oublie qu’on lit « du Lucrèce » : de l’antique, du vénérable et du monumental. On lit Lucrèce comme la Clio de Péguy voulait qu’on lût Homère : comme notre contemporain.

Car Marie Cosnay elle aussi sans doute est une « frappée des muses ». Comme tous ceux qui vouent à la beauté un amour déraisonnable, et qui ne peut que choquer l’ordre marchand. « Plus on met de conscience dans son travail », écrit Flaubert, « moins on en tire de profit. Nous sommes des ouvriers de luxe ; or, personne n’est assez riche pour nous payer ». De là « cette vie si bizarre, et en dehors de toutes les idées reçues », qu’une brave bourgeoise, Madame Aupick, reprochait à son fils, un mauvais sujet nommé Charles Baudelaire qui, selon Maître Legras, avoué, « persist[ait] à ne prendre aucune occupation utile ».

Des poètes latins aux écrivains d’aujourd’hui, c’est donc la même « folie », qui est une des formes de réalisation de la nature humaine. Car tous les hommes sont fous, si l’on en croit le psychiatre catalan Francesc Tosquelles, le tout étant de « réussir sa folie ».

« Toutes les fois où nous admirons », écrivait récemment Christophe André, moraliste de notre temps, « nous percevons que nous sommes face à quelque chose ou à quelqu’un qui ajoute à la beauté, à la douceur et à l’intelligence du monde ».

Traductrice, avant Lucrèce, des Métamorphoses d’Ovide, écrivaine infatigable, inlassable défenseuse des migrants, c’est-à-dire de l’humanité, aimant la justice parce qu’elle aime la beauté et, dans notre temps si recru d’épreuves et de combats, présence lumineuse — il y a longtemps que j’admire Marie Cosnay.

Pierre Vesperini

 

 

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Chant 1 

 

Vénus

Mère des petits d’Énée, plaisir des hommes et des dieux,

bonne Vénus, toi qui sous les signes glissants du ciel

peuples la mer porte-navires, les terres porte-fruits,

puisque par toi sont conçus les petits

des vivants qui voient, en naissant, la lumière du soleil,

toi, déesse, te fuient les vents, toi les nuages du ciel,

toi et ta venue, à toi la terre, doux dédale,

offre ses fleurs, pour toi rient les eaux des mers

et, pour toi, apaisé, le ciel brille d’une large lumière.

Dès que le jour prend un air de printemps,

qu’à peine fleurit, féconde, la brise du zéphyr,

les oiseaux de l’air, déesse, te font signe, à toi et ton

élan, frappés au cœur, par ta force.

Les féroces troupeaux sautent de joyeux pâturages

et nagent dans les rivières rapides : prise à ton charme,

la nature te suit, de désir, là où tu veux la conduire.

Enfin, par les mers, par les monts et les fleuves voraces,

par les maisons touffues d’oiseaux et les plaines verdoyantes,

tu suscites un doux amour dans les cœurs,

tu fais durer, de désir, les générations, genre par genre,

puisque tu gouvernes seule la nature des choses,

que sans toi, rien, aux bords divins de la lumière

ne naît ni ne se fait joyeux ni aimable, rien ;

je cherche ton aide pour ces vers à écrire

que je compose sur la nature des choses

pour mon Memmius – que toi, déesse, de tout temps

tu as paré de tout et as voulu le meilleur.

Donne à mes paroles, déesse, un charme éternel.

Fais que les charges féroces de l’armée

par les mers et toutes les terres, reposent en sommeil.

Toi seule peux réjouir, en une paix tranquille,

les mortels ; les charges féroces de la guerre, Mars

puissant en armes les dirige, lui qui souvent en ton sein se

blottit, battu d’une blessure éternelle d’amour,

et alors, t’admirant, sa jolie tête ici nichée,

il nourrit d’amour ses yeux avides, il s’ouvre à toi, déesse,

à ta bouche, son souffle chaviré est suspendu.

Il est couché sur ton corps sacré et toi, déesse,

renversée, verse de ta bouche de petites paroles

tendres, grande déesse, pour la douce paix des Romains !

Nous, en ce temps d’injustice pour le pays, ne pouvons

garder l’esprit égal, et la célèbre lignée de Memmius

ne peut se dérober au salut commun.

Toute nature de dieux, en soi, doit

jouir de l’âge immortel dans la paix la plus grande,

loin de nos affaires, bien loin, à l’écart.

Privée de douleur, privée de périls,

riche d’elle-même, en rien elle n’a besoin de nous,

elle n’est ni prise par les faveurs ni touchée par la fureur.

La suite : tes oreilles ouvertes, <ton esprit subtil>,

loin des angoisses, applique-les à la vraie raison ;

le don que je te fais, en un amour fidèle,

ne le méprise pas avant de le comprendre.

Sur le pourquoi ultime du ciel et des dieux,

je vais disserter et te montrer les morceaux premiers des choses :

comment la nature crée toutes les choses, les grossit, les nourrit

et vers où la même nature délie, en retour, celles qui ont péri ?

Ce que nous rendons par matière et corps d’engendrement,

selon notre raison, et appelons

semences des choses, et nous utilisons aussi

corps premiers, parce que d’eux, premiers, tous viennent.

 

Épicure

Avant, quand devant nos yeux, honteusement, la vie humaine gisait

oppressée sur les terres par la lourde religion

qui montrait, depuis les régions du ciel, sa tête

horrible visant les mortels,

en premier, un Grec, un homme, un mortel, a osé, de face,

lever les yeux, le premier il a résisté, de face,

et ni la réputation des dieux, ni les foudres ni le ciel au murmure

menaçant ne l’en ont empêché, il a excité son rude

courage, de façon à désirer briser les verrous

étroits des portes de la nature.

Sa force de vie vivante a vaincu et au-delà

il est allé, loin des remparts flambants du monde,

il a parcouru l’immensité par l’intelligence et l’esprit

et il vient nous raconter, vainqueur : ce qui peut naître,

ce qui ne le peut pas, pourquoi chaque chose a une puissance

finie et un terme profond, fixé.

Maintenant la religion, jetée à bas, est foulée

aux pieds, la victoire nous égale au ciel.

Ici, j’ai peur que tu croies

t’engager en une raison impie, entrer

dans la voie du crime. Au contraire, c’est souvent elle,

la religion, qui a enfanté des actes criminels, impies.

Iphigénie

En Aulide, comment l’autel de la vierge des trois chemins,

ils l’ont honteusement sali du sang d’Iphigénie,

les chefs choisis des Danaens ; première des hommes,

sitôt que le bandeau, entourant ses cheveux de vierge,

d’un côté et de l’autre des joues est lâché,

sitôt qu’elle aperçoit, triste, devant l’autel, son père,

à côté de lui ses ministres qui cachent le fer,

et les citoyens qui, la voyant, versent des larmes,

muette, morte de peur, soumise, elle s’agenouille à terre.

La pauvre, cela ne lui sert à rien, alors,

d’avoir donné, en aînée, le nom de père au roi :

soulevée par les mains des hommes, tremblante, aux autels

on la conduit, ce n’est pas pour marcher en cérémonie

auprès d’Hyménée, clair et parfait,

mais pour tomber, pure, quelle impureté, à l’âge des noces,

en sacrifice, triste victime d’un père,

pour donner à la flotte un départ heureux et favorable.

La religion a pu conseiller tant de malheurs.

 

Les poèmes et la raison

Toi-même, Memmius, bientôt tu voudras, vaincu

par les paroles épouvantables des poètes, t’éloigner de moi.

C’est vrai qu’ils peuvent t’en inventer beaucoup,

des rêves ! À retourner tes raisons de vivre,

à troubler de craintes tous tes bonheurs !

C’est normal : si les hommes voyaient qu’il y a une fin certaine

à leurs épreuves, d’une façon ou d’une autre

ils seraient plus forts que les religions et résisteraient aux menaces des poètes.

Il n’y a maintenant aucune façon de résister, aucune possibilité,

puisqu’on craint, dans la mort, des peines éternelles.

On ignore quelle est la nature de l’âme,

si elle est née avec les naissants ou si elle s’y insinue,

si elle périt en même temps que nous, rompue par la mort,

ou si elle visite les ténèbres d’Orcus et les vastes fosses

ou si par miracle elle s’insinue en d’autres bêtes

comme le chante notre Ennius, qui le premier, du charmant

Hélicon, a rapporté une couronne de feuillage éternel,

d’un clair éclat chez les peuples italiens.

Il y a des temples dans l’Achéron,

Ennius l’expose en ses vers éternels,

où ni les âmes ni les corps ne demeurent,

mais des simulacres pâles, aux fantastiques façons.

De là, a surgi devant lui, raconte Ennius, le fantôme d’un Homère

toujours en fleur, qui en versant des larmes

salées a déplié, en paroles, la nature des choses. 

Voilà pourquoi des affaires d’en haut il nous faut rendre

raison et raison des passages du soleil et de la lune,

de la force avec laquelle chaque chose

se fait sur les terres, et surtout, d’une raison subtile,

voir d’où vient l’âme, d’où la nature de l’esprit,

qu’est-ce qui épouvante notre intelligence quand nous veillons,

sommes atteints de maladie ou enterrés de sommeil,

quand il nous semble voir et entendre, à côté de nous,

ceux dont la terre embrasse les os passés par la mort.

Je n’oublie pas que les obscurs secrets des Grecs

sont difficiles à éclairer en vers latins,

surtout quand il s’agit de mots nouveaux,

vue la pauvreté de la langue et la nouveauté des choses.

Mais ta valeur et la volupté que j’attends

de ta douce amitié m’encouragent à prendre cette peine,

me conduisent à veiller durant les nuits sereines,

cherchant par quelles paroles et quel poème

je pourrai offrir à ton intelligence les claires lumières

avec lesquelles tu exploreras les choses cachées.