Devenir Mammouth

LUCIOLES N°3 – David Jaclin

David Jaclin

Devenir Mammouth : nouvelles domestications du vivant

4 septembre 2026
Taille : 140 mm / 200 mm – 264p. – 21 €
ISBN : 978-2-37756-278-7

Par-delà la domestication, la fabrique du sauvage

 

Qu’ont en commun des restes de mammouth arrachés des terres gelées du Yukon, un tigre sous pilule contraceptive qui vit en captivité derrière les barreaux d’une jungle de garage, un pangolin sur les étals des marchés asiatiques ou encore une tortue qui entame une migration sous haute surveillance scientifique ?

Ils illustrent la manière dont notre soif de domination ne cesse de brouiller les frontières, à la fois anthropologiques et politiques, qui séparent le domestique du sauvage. À travers ces modestes histoires David Jaclin revient sur une enquête de vingt ans du côté de ceux qui, justement, ni complètement domestiques, ni tout à fait sauvages, résistent à l’assimilation.

Avec Devenir Mammouth, il déploie un bestiaire nouveau et post naturel sous forme de biographies humanimales.

 

 

Dans le pli de ces histoires humanimales, vous lirez la brouille continue de nos catégories anthropologiques et politiques censées distinguer parmi ce qui serait domestique (et sur qui nos droits humains portent) et ce qui serait encore sauvage (ceux sur qui nos droits aimeraient bien se porter).

EXTRAIT

 

Partie 1

L’œil du tigre

 

 

 

 

By now, it was approaching six o’clock. There was maybe an hour of good light left, and the storm was rolling in. On the other side of I-70, there was a nursing home, a McDonald’s, an A&W, a gas station. There was a Super 8 motel. And just a mile down Route 40, there was a school, surrounded by trees.

Sheriff Lutz made a decision.

 

 

« Nous ne pouvions pas laisser des animaux en liberté dans ce comté.

Nous ne pouvions pas accepter cela. »

Shérif Matt Lutz

 

 

 

Dans les lumières rouilles d’un après-midi d’automne, aux dernières heures du jour, le 18 octobre 2011 précisément, la petite ville de Zanesville, en Ohio, s’est très mal endormie. Théâtre d’une expérience humanimale pour le moins terrible, elle allait vivre vingt-quatre heures tragiques et devenir, le temps de cet épisode terrifiant, l’épicentre d’une chasse inimaginable.

 

Quelques instants seulement avant la tombée de la nuit, sous un ciel orageux, cinquante-six animaux sauvages – des tigres, des lions, deux grizzlys et un loup – allaient se retrouver, peut-être pour la première fois de leur existence, face à un champ libre. Terry Thompson, propriétaire charismatique du Muskingum County Animal Farm ouvre la porte de chaque cage et découpe dans les grillages, pour chacun des enclos, avec sa pince monseigneur bleue, de larges trous. De sorte que rien ne puisse, désormais, retenir les fauves. Derrière lui, par ordre de grandeur, un vallon de collines et des hectares de prairies mal fauchées, une maison bourgeoise, en brique et en décrépitude, la carcasse rouillée d’une mustang turquoise collée à celle d’une vielle Volkswagen jaune, une rangée de barbelés pliés et repliés, quelques matériaux de construction, des entrailles de poulets, et un petit feu qui se nourrit de papiers et de cartables dont la teneur restera à jamais mystérieuse. Reconnaissance de dette, déclaration d’amour ou de divorce, citations à comparaître (subpoena), journal intime, lettres de menace ou de recouvrement, à mesure que les pinces monseigneur coupent les derniers barbelés, les flammes finissent d’engloutir les preuves. Dans sa main, une arme. Face à lui, un tigre blanc, qu’il adore et qu’on lui a si souvent proposé de racheter. Cette meute invraisemblable le regarde. Que se passe-t-il à ce moment-là, dans les corps et les cages, nous n’en savons rien. Cela appartient au double registre de l’inconnu et du spéculatif.  

 

Mais à l’intérieur de ces cages, faites de tôle et de madriers raboutés, dans ces enclos bricolés avec les moyens du bord, dans ce roadside zoo comme il en existe plusieurs milliers aux États-Unis, la vie bascule. Des animaux réputés sauvages, mais vivants depuis toujours des existences captives et domestiques sont désormais « libres » de leurs mouvements. Tandis que leur propriétaire abolit les murs, saborde dans un geste radical, ce qui faisait encore, à peine, tenir leur domus. Un domus abîmé dans les dettes et le désespoir de ce collectionneur compulsif, d’armes à feu et d’animaux exotiques. Ancien de la guerre du Vietnam, pilote décoré et dompteur à ses heures, ayant travaillé pour Hollywood durant l’âge d’or des Tarzans, quand des virilités en slip donnait la réplique à de l’exotisme crasse (et vis-versa), Terry Thompson se suicide et emporte avec lui les derniers liens de cette petite écologie humanimale de rien. Quelques heures seulement après la chute, lorsque des forces de l’ordre fébriles et désemparées se lanceront dans une chasse sanglante pour abattre tous les évadés avant la nuit, on retrouvera son corps. À côté des pinces bleues et du petit feu encore chaud. Sans tête et sans viscères, dans la gueule du tigre blanc.

 

Cinquante-six animaux émaciés, probablement en mauvaise santé, un humain, ses rêves et sa femme partie. Des voisins inquiets, peu de moyens. Quelques visiteurs et leur billet bienvenus. Une discrétion difficile quand les bêtes rugissent toute la nuit, un laissé faire des autorités que ce genre de commerce ni n’inquiétait, ni ne concernait. Des taxidermies et des imaginaires fauves. Une sortie de prison, aussi. Où Terry Thompson venait de passer la dernière année, pour possession illégale d’arme à feu. Pendant que, au cours de cette année sans roi, des volontaires trouvaient chaque deux jours l’équivalent de 250 kg de viande, pour nourrir les fauves, pour maintenir les souffles de cette jungle de garage.

 

« Everything’s out »

 

Dans les heures qui suivront l’ouverture des cages et la balle que Terry Thompson s’administra en pleine tête, quarante-huit animaux seront abattus à leur tour par la police locale. En l’espace de quelques heures, dans une course poursuite invraisemblable, sur le lit d’un pick-up dévalant à toute vitesse les prairies mal coupées dont nous avons parlé plus haut, les meilleures gâchettes du comté ont tout donné pour éviter le drame, pour empêcher la horde de rejoindre l’autoroute, le centre commercial, les trailer park, le gymnase et l’école. Dans le bruit assourdissant des armes automatiques, du moteur qui taille la boue et fend la pluie, dans le faisceau des phares et des viseurs, un affreux ball-trap s’est joué. Dans cette battue organisée à la sauvette, entre l’épilepsie des regards échangés entre proies et prédateurs, dans l’inversion proie/prédateur, en creux de cette ferme et des panneaux de signalisation installés en vitesse sur l’Interstate 70 où clignote un improbable CAUTION EXOTIC ANIMALS, dix-huit tigres du Bengale, six ours noirs d’Amérique, deux grizzlis, deux loups, un macaque, un babouin, trois pumas et dix-sept lions d’Afrique (neuf mâles et huit femelles) seront abattus en quelques heures. Puis rassemblés au petit matin, dans cette même lumière rouille d’automne, dans le coude du sentier qui menait à la ferme et dans un pré de boue, pour le décompte. Les yeux rougis par la fatigue, l’orgie et la tristesse, les chasseurs enterreront, dans une fosse commune, les derniers morceaux de cette communauté d’évadés. Tandis que seront tranquillisés trois léopards, un jeune grizzli et deux macaques à crête de Célèbes, retrouvés encagés, à l’intérieur de la maison de Thompson. Ils vivent aujourd’hui au zoo de Columbus. Un singe est toujours porté disparu. On le suppose dévoré par un des fauves.

 

« The other animals, even the lions, went down when they were shot; the tigers went up. Bullets turned them into birds. They almost flew. »

 

Les tenants (comment et pourquoi des dizaines d’animaux exotiques ont-ils été « libérés » dans le comté ?) et les aboutissants (dans une telle situation, quelles responsabilités – juridiques, politiques et sociales – sont engagées ?) font évidemment débat. Débats dans le cas de Zannesville bien sûr, mais débats dans chacun des cas « d’évasion » qui entrecoupent l’histoire de ces jungles de garage. À titre d’ordre de grandeur, l’ONG Born Free USA estime à 3200 le nombre d’incidents en lien avec des évasions de ce genre, depuis les 20 dernières années, aux États-Unis.

 

Débats et drames, à chaque fois donc, que des animaux supposés sauvages se retrouvent dans des lieux non dédiés. Si l’on connaît la fameuse formule de l’anthropologue américaine Marie Douglas (dirt is matter out of place – la saleté, c’est de la matière finalement mal placée), on peut ici penser à ces vivants exotisés non seulement comme des dé-placés, mais bien aussi comme des mal-placés.

 

Et, ce faisant, se demander ce que sont et deviennent ces places, à une époque où la vie sauvage devient de plus en plus impossible et la vie domestique de plus en plus incontournable, se demander donc, ce que sont et ce(ux) que font ces places. Pour les vivants, pour le vivant. Se questionner, du même coup, sur les rapports de déplacements, de contiguïté, de contingences et d’expérimentation entre vivants et territoires. Entre vivants et territoires sauvages. Entre vivants et territoires domestiques. Mais aussi, entre vivants sauvages et territoires domestiques. Entre vivants domestiques et territoires sauvages.