Ce néant dans leurs yeux

OGRESSES N°5 – Eric Richer

Eric Richer

Ce néant dans leurs yeux

août 2026
Taille : 140 mm / 185 mm – 264p. – 21€
ISBN : 978-2-37756-272-5

Ils ne se connaissaient pas et n’avaient rien en commun,

si ce n’est leur jeunesse et ce néant dans leurs yeux.

 

Liam est coursier moto dans le milieu médical.

Hafsia est assistante de vie.

Tous deux vivent à Avignon et tentent de s’arracher à la violence de leur vie.

Liam percute Hafsia qui sort en trombe d’une tour, ils se reconnaissent immédiatement : deux victimes qui se vengent et se retrouvent dans leur fuite.

« Ce néant dans leurs yeux », est le récit d’une folle fuite dans une France périphérique à cent à l’heure, entre aires d’autoroute et zones commerciales, la rage au ventre.

C’est aussi une nouvelle alliance qui nait, loin des archétypes habituels quand un homme et une femme se retrouvent pour affronter leurs démons et luttent pour leur survie.

C’est enfin une réponse brûlante à une question universelle : qu’est-ce que j’aurais fait si j’avais croisé ton chemin ?

EXTRAIT

 

 

2

 

La moto avale les courbes, chavire d’un côté puis de l’autre. Liam tombe une vitesse, enrobe le virage suivant, réaccélère en sortie et traverse Milntown Cottage à fond. Le noir et blanc des trottoirs s’étiole en une longue tache floue et Liam inspire, jusqu’au changement de goudron. Debout sur les repose-pieds pour amortir une bosse, puis plein gaz dans le tunnel d’arbres, tout droit. 271 km/h au compteur et un autre bourg en amont, une plaque d’égout comme repère pour freiner. La Yamaha se comprime dans la chicane, son carénage racle le bitume défoncé et Liam perd l’avant. La machine ratisse l’asphalte, culbute, puis se désintègre en une gerbe d’étincelles et de pixels fous avant de finir sa course dans un muret en pierre. Catapulté dans le champ d’à côté, son pilote chute au ralenti et retombe comme une poupée de chiffon dans les barbelés de la clôture. Game Over.

– C’est bon, j’en ai marre, dit Liam, lâchant sa manette. Ras le bol, je vais me coucher.

– Je t’avais prévenu, lui dit Ulrich via ses écouteurs, t’es rentré trop fort dans le virage. Pneu froid et réservoir plein, ça pardonne pas au premier tour. Sérieux, t’arrêtes ?

– Je suis crevé, et je me lève dans quatre heures…

– On remet ça demain soir ?

– On verra.

– OK, bah courage alors, et la bise à la vieille sadique. Au fait, comment ça va avec elle, ces derniers temps ?

Ulrich et sa manie de relancer la conversation juste avant de raccrocher.

– Ça peut aller.

– Vraiment ? Bah tant mieux. L’autre jour je regardais une série, et dedans y’avait un mec qui drainait la force mentale et la détresse des employés de sa boîte comme un espèce de vampire psychique, et ça m’a fait penser à elle.

– …

– C’était trop ça, en fait, le genre de personne qui prend son pied à sucer la moelle de ceux qui bossent pour eux, comme si ça les faisait un peu plus décoller de leur piédestal à chaque fois. Sérieux, on dirait que ça les excite de chier sur la plèbe au quotidien, et tu sais quoi ? Je suis sûr qu’à la maison, c’est eux les soumis qui se font écraser comme des merdes, tu crois pas ?

– Peut-être. Faut que j’y aille, Ulrich.

– Ouais, désolé. Bonne nuit, mon gars, et sois prudent sur la route demain.

– Ça marche. À plus, dit Liam.

Il retire son casque audio, se déconnecte du jeu et éteint son ordinateur. 04h21 sur le radio-réveil derrière lui. La nuit allait être courte, mais il plongerait rapidement vu l’heure. Du moins il l’espère.

05 h 19. Liam fixe le halo rouge du réveil sur le mur. En général, le simulateur de course du Tourist Trophy lui vide la tête et l’aide à s’endormir. Pas cette nuit. Il en veut à Ulrich d’avoir convoqué l’image de Diane Haselbach avant de raccrocher. Comme si elle ne tapissait pas déjà suffisamment l’intérieur de son crâne. Il considère l’option de se refaire une partie solo, puis rejette l’idée. Repense au semblant de conversation qu’ils viennent d’avoir. Au bâillon noué sur sa bouche chaque fois qu’on évoque la femme qui l’emploie. Aux débris qui s’accumulent dans sa tête.

Faut toujours que tu sois en tête au feu rouge, histoire d’être le premier à partir, comme ça tu restes pas bloqué si quelqu’un a calé devant toi. En pole position, à chaque fois, OK ?

Liam se faufile entre les voitures, les paroles de Mathieu à l’esprit, le type qu’il remplace. Il est en retard, fatigué, s’en veut pour hier soir. Les nuits courtes ne pardonnent pas sur la moto. Les mots de Mathieu, encore, surnommé l’Ancien au labo.

Ça coince, devant. Il réprime un relent de Red Bull avalé en guise de petit déjeuner et visualise le raccourci par l’escalier entre les deux résidences sur sa droite, itinéraire secret indiqué par Mathieu durant leur semaine en binôme. Il se revoit dans le bureau d’Haselbach le premier jour. Elle et son flegme surréaliste, ambigu, magnétique, la fumée de sa cigarette une couleuvre éthérée autour de ses épaules. Lui comme illégitime, imposteur dans ce lieu saint drapé de tentures sombres et de diplômes dorés à l’or fin.

– Faites que je ne la croise pas, dit-il tout haut, comme si formuler ce souhait à voix haute pouvait lui donner plus de force.

Le feu vert chasse momentanément la présence invisible de la femme qui l’obsède. Il esquive un piéton retardataire, grimpe sur le trottoir afin de couper par les habitations. Prie pour qu’aucun badaud n’emprunte l’escalier, et se jette dans la volée de marches. Deux mètres plus bas les suspensions de la Kawasaki accusent le coup mais ça passe. Il s’entend encore pousser un cri de guerre jubilatoire en suivant l’Ancien ici-même, le premier jour, puis gueuler dans son casque : et dire que je suis payé pour ça ! Oubliés ses mille petits boulots tous plus minables les uns que les autres, qui lui avaient néanmoins permis de se rendre compte qu’il n’était pas fait pour les jobs statiques, cloîtré dans une pièce à cellophaner des commandes, décharger des palettes, ou garnir les rayons d’un supermarché vide. À 22 ans la vitesse reste sa drogue, et la moto un exutoire. C’est sa mère qui lui avait trouvé cette annonce de coursier deux-roues dans le milieu médical, proposé par un laboratoire d’analyses. Un remplacement d’une semaine à Noël au départ, qui l’avait fait saliver malgré la mise en garde sans détour de Mathieu, lors du premier entretien : attention, la tournée ne tolère aucune pause contrairement à ce qui est indiqué dans le contrat, car c’est simple, un bloc opératoire c’est une usine stakhanoviste au rendement plus qu’élevé avec des pièces de boucher qui sortent à la chaîne, et la capacité d’un top-case de moto c’est juste limité, OK ? En secours, il y a bien la sacoche à frottis en bandoulière, mais impossible d’y caser les gros récipients. D’où le rythme tendu, nécessaire, et obligatoire. Tu vas chercher, tu ramènes, tu repars. Tu attaques à 10 heures, tu finis à 18. Alors c’est sûr, au début c’est bandant, mais ça peut vite devenir dangereux si tu te relâches, c’est bien compris ? 5/5. Ça peut même virer toxique sur la durée, voire potentiellement fatal.

Dix mois après, Liam est toujours là. Une mission temporaire selon l’agence d’intérim. Juste sept petits jours, transformés en cent-vingt afin que Mathieu se rétablisse, jusqu’à ce que ses deux chevilles esquintées et ses cervicales en miettes en décident autrement. Car le dernier jour de doublure l’Ancien avait heurté un véhicule, l’évitement d’urgence de trop, et à 56 ans, son corps enfin au repos avait décidé de prendre son temps pour récupérer. Vingt ans qu’il était vissé à la moto, à rouler huit heures par jour en astreinte permanente chaque mois de l’année sauf quatre semaines en août, ses congés d’été. Deux cents kilomètres journaliers en moyenne par tous les temps, à sillonner cliniques et gynécologues ainsi que certains hôpitaux à l’extérieur de la ville pour récupérer des frottis et des bocaux en plastique remplis de formol et de morceaux de corps. Ce laboratoire d’analyses médicales, le Cabinet d’Anatomie et de Cytologie Pathologiques des Remparts, a pignon sur rue dans la région. La réputation de son personnel n’est plus à faire, ni le prestige de Diane Haselbach, sa fondatrice généticienne en chef. Appendice, diverticule, tumeur, kyste ou grain de beauté, tout ce qui est retiré est rapatrié au labo et analysé, qu’on le veuille ou non, principe de précaution au cas où le bout de peau abriterait des cellules malignes. Tu vas chercher, tu ramènes, tu repars. Tu attaques à 10 heures, tu finis à 18.

09h49 sur la petite horloge du compteur. Il gèle pour une fin-octobre, et Liam apprécie son tour de cou même si le velcro lui râpe la nuque. Météo menaçante, mais plus le temps d’enfiler sa combi. Un type avec un casque de chantier fluo s’invite alors au milieu de la rue et lui fait signe de ralentir, le temps qu’une pelleteuse recule. Liam va pour passer quand même mais finit par freiner et stoppe devant l’engin. Il maudit le gars intérieurement, puis en profite pour rajuster le micro de son casque et son oreillette interne, et finit par se perdre dans la volte du gyrophare de l’engin. Hypnotisé par la toupie orange il détourne son regard vers le bitume, son partenaire de tous les jours, son confident, qui semble bouillonner sous lui, qui languit, et c’est comme s’ils vibraient tous les deux à l’unisson maintenant. Puis le mec du chantier le remercie et la moto cabre d’elle-même jusqu’au rond-point suivant, où un fourgon s’arrête d’un coup sur le côté pour que son conducteur puisse téléphoner. Premier évitement d’urgence, pas le dernier. Liam frôle la carrosserie du véhicule et relance sa machine sur le pont qui enjambe la rocade, juste au-dessus de l’endroit où, enfant, il s’amusait à traverser la voie filant jusqu’au Rhône. Puis les dos d’âne de la Cité Jeanne d’Arc et les premières gouttes de pluie sur sa visière, qui puent le lave-glace… Juste devant lui, un type nettoie le pare-brise de sa Fiat et en profite pour doucher l’avenue. Au moment de le doubler, une 125 dépasse Liam sur la roue arrière, son moteur 2-temps rageux et braillard. Bandana sur le nez, le pilote non casqué traverse le carrefour en wheeling, maîtrisant sa balance comme un pro, puis disparaît derrière la fourrière. Impression de déjà-vu.

Liam se revoit lever son 250 WRF, la bavette raclant le sol de la même rue, à 16 ans. Lui qui croise Ulrich à un rassemblement, venu avec son Hayabusa préparée, eux deux comme des gosses à partager leur passion chaque week-end puis chaque soir. S’ensuivent rodéos urbains, tours chrono des remparts et contre-la-montre jusqu’à l’aube, la course à l’adrénaline qui les rattrape et les brûle. Eux qui montent à Paris sur les traces du Ghost Rider, le motard suédois ayant bouclé le périph en 9 minutes et 57 secondes. Liam en ouverture, et Ulrich dans son rétro qui se crashe porte d’Italie, la cheville droite sectionnée par une glissière. Liam à la recherche de la basket manquante, la nuit brouillée par les larmes et la chaussure enfin retrouvée, le pied à l’intérieur. Eux deux dans les bras l’un de l’autre sous les coups de klaxon et les appels de phare, comme des enfants abandonnés le long du parapet. Aujourd’hui fini la moto pour Ulrich et son pied-spatule, et adieu à leur rêve de participer un jour au Tourist Trophy, la mythique course de l’île de Man en mer d’Irlande. Liam plus tout à fait le même depuis, qui roule toujours au quotidien mais sur un véhicule qui ne lui appartient pas, qui s’arrête aux intersections désormais, respecte feux rouges et radars gris car après tout ce n’est pas la patronne qui perdra ses points mais bien lui. Aucune dérogation ni facilité de passage et encore moins de prime de risque dans ce métier. Même dans le milieu médical le coursier n’est pas considéré comme transporteur prioritaire, alors roule le plus vite possible mais toujours sous la limite de la légalité, lui avait conseillé Mathieu.

Les remparts juste en face après le pont de chemin de fer, le laboratoire sur la droite, à l’étroit sur un pâté de maison coincé entre l’Avenue de la Folie et celle du Cimetière, tout un programme.

Il cherche le 4X4 d’Haselbach et son cœur se comprime quand il le voit. Elle est là, et déjà cette boule de nerfs dans sa gorge, cette vulnérabilité qui s’installe.

Il monte sur le trottoir et gare la moto. 09h58 sur l’horloge du labo, l’impression étrange de parfois remonter le temps.

– Oh, ça sent l’automne, y’a les post-it qui tombent, dit la Secrétaire Médicale numéro 2, ou SM2. Ah mais non, c’est pas le vent, c’est juste notre coursier qui passe ! Ça va, Liam ?

– Ça va et toi, dit-il, sans attendre la réponse.

– Fidèle au poste, comme chaque jour. La patronne voudrait que tu passes la voir avant de partir.

– OK…

Il dépose son sandwich dans le petit frigidaire du coin repos, où Patricia, SM1, la plus ancienne, verse de l’eau bouillante dans un mug. Elle lui sourit, puis enchaîne sur une grimace en regardant dehors.

– D’après la météo il ne devrait pas pleuvoir, mais j’ai du mal à y croire. Qu’est-ce que t’en penses ?

– Je sais pas, on verra.

– T’as ta combinaison ?

– Dans ma sacoche. Faut vraiment que je monte ?

– Oui, elle t’a demandé sitôt arrivée.

– Dans son bureau ou au labo ?

– Le bureau.

– OK. Merci Patricia.

Il récupère son téléphone pro dans sa bannette, l’allume et l’enfourne dans son blouson. Alors qu’il grimpe les marches menant à l’étage, un petit bip à son oreille lui signale que le portable vient de se connecter à son casque. Puis deux mondes s’offrent à lui :

À droite, les baies vitrées du laboratoire et ses plans de travail en inox sous des rampes LED aveuglantes, où SM4 regroupe des faisceaux d’écouvillons à frottis à l’aide d’élastiques.

À gauche, un couloir de bois foncé tortueux et austère, qu’il emprunte pour accéder à l’antre de la propriétaire des lieux. Faiblement éclairé, le passage se veut discret et chaleureux mais c’est tout l’inverse qui s’en dégage selon lui.

Au fond du corridor trône le tableau d’un peintre dérangé, où des anges sonnent l’hallali pendant qu’une espèce de Jeanne d’Arc repousse une armée de monstres grotesques et difformes. La peinture, malsaine, plombe l’espace et perturbe Liam mais il ne peut s’empêcher de la détailler à chaque fois qu’il se trouve là, à attendre. Attendre qu’elle veuille bien lui dire d’entrer après qu’on ait frappé trois fois, son protocole sacré, un parmi tant d’autres. Sur le tableau maudit, il remarque qu’une des bêtes terrassées a le ventre ouvert et des œufs plein la panse. À l’aide de ses petits bras malingres, la créature écarte son abdomen comme un sexe béant, et semble vouloir offrir au monde sa progéniture avortée.

Paroles diffuses derrière la porte. Il y colle son oreille. Perçoit une effluve d’exaspération. SM6 à l’intérieur, en train de se faire étriller par la patronne parce que sa prise de notes est trop lente, et son « odeur corporelle gênante… Votre sudation est riche en sébum, vous savez ? Détendez-vous ou essayez de changer d’alimentation, mais faites quelque chose. Vous pouvez y aller maintenant, refermez derrière vous et dites au coursier que je suis bientôt à lui », entend-il à travers la paroi. La secrétaire sort, contrite.

– C’est bientôt à toi, dit-elle.

– OK, merci. Bon courage.

– Toi aussi.

Combien de temps tiendra-t-elle ? pense-t-il. Travailler ici requiert des nerfs en acier trempé, ce devrait même être mentionné sur l’annonce. En neuf mois Liam en a déjà vu partir quatre, et décidé de ne plus leur témoigner une quelconque sympathie en présence de la patronne. Diviser pour mieux régner, la stratégie préférée de Diane Haselbach. Au début de son remplacement, il avait eu le malheur de s’enticher d’une secrétaire et de ne pas le cacher. Résultat, la fille avait été licenciée du jour au lendemain sans le moindre ultimatum, avant la fin de sa période d’essai. Ils s’étaient revus une fois, après, puis plus rien. Il a toujours son sms disant reste pas là-bas, Liam, tu vaux mieux que ça. Cette vieille pute vénéneuse vous enterrera tous ! D’où l’acronyme et les numéros, SM4, SM5… La plupart de chouettes filles, fraîches et motivées au départ, pas du tout préparées à se faire broyer ainsi par la suite.

Liam passe par tous les états devant la porte. Il bout tout d’abord, puis se liquéfie. La tournée toujours pas commencée et elle qui le retient, qui le fait exprès, c’est sûr. L’attente. Son ultime marotte.

Souvenir de cette fin de journée avec Mathieu, tous les deux pétrifiés par la température hivernale, à poireauter devant sa porte afin de « faire un point sur la formation du nouveau ». Après les avoir fait entrer, Haselbach s’était ouvertement moqué du débit saccadé et contrarié par le froid de l’Ancien. Vous comprenez ce qu’il dit? lui avait-t-elle demandé après un long soupir, s’adressant à Liam comme si Mathieu n’était pas là. Son aplomb souverain, cette allure, mélange d’indifférence et de dédain, abjecte et fascinante. Il se rappelle de la réflexion qu’il s’était faite alors, comme quoi il aurait préféré que sa mère tende davantage vers ce genre de femme intraitable, noble et revancharde, plutôt que vivre à regret son existence morne de la sorte, amère et désabusée depuis le départ du père de Liam. Il se voit encore au début, à guetter le moindre signe d’affection de cette espèce de baronne à la classe impérieuse, à traquer ce sourire singulier, rare, à peine discernable aux coins de ses yeux clairs et glacés. Liam désaxé par l’attention ensuite, par ces semblants d’affection d’une caste supérieure envers lui, simple gamin issu de « la France d’en bas », celle qu’on préfère ne pas voir d’habitude. Diane Haselbach avait osé le faire, elle, et ne comptait pas s’arrêter là.

Il écoute à nouveau à la porte. S’aperçoit qu’elle est au téléphone.

… tout ce que je vois, Patricia, c’est que la plupart des filles ici ne sont que des chauffeuses de sièges sans jugeote ni ambition, alors revoyez vos critères de sélection s’il-vous-plaît, car je déteste qu’on me prenne pour une imbécile, vous savez, et ce n’est pas une petite conne prénubile qui va m’apprendre mon métier. Vous faites le nécessaire, d’accord ? Merci, dit-elle avant de raccrocher.

Il ose frapper une bonne minute plus tard, et elle lui autorise enfin l’accès. Il la trouve installée derrière son bureau en chêne massif, vapoteuse en bouche, un nuage cotonneux au-dessus de sa tête telle une bulle de BD. Liam s’imagine y trouver les pensées de la femme de 61 ans en train de taper sur son clavier devant elle, mais échoue à décrypter quoi que ce soit.

– Asseyez-vous, dit-elle sans le regarder, j’ai bientôt fini.

– Non, ça va, je dois y aller.

– Comme vous voudrez.

Son mail ou rapport n’en finit plus. L’odeur chimique de l’e-cigarette, mêlée à la fragrance de parfum de luxe qui flotte dans la pièce, lui donnent envie de vomir. La tête qui tourne, il accepte la chaise et remarque le cadre photo sur le bureau, sciemment orienté vers lui. Elle y pose à l’arrière d’un yacht entre sa fille et son mari, un verre à la main, ses seins fraîchement refaits débordant d’un maillot échancré D&G. Malgré les implants de silicone dernière génération, le poids des prothèses tire sur la peau flétrie de son cou d’iguane, et sous le soleil son lifting temporal peine à redresser ses paupières tombantes. Il se détourne de l’image et met à la fixer, serrant les poings.

Penchée sur son agenda papier, Diane Haselbach ne lui offre que ses sourcils disparus, deux traits de crayons bruns à présent, sous un casque blond cendré.

– Vous aimez, Bruegel ? dit-elle, relevant enfin la tête et ses yeux le traversent.

Liam, comme nu dans une cage invisible face à elle.

– Pardon ?

– Bruegel, l’auteur du tableau dans le couloir. J’ai vu à la caméra que vous le regardiez à chaque fois. La Chute des anges rebelles, mon préféré de lui, qu’on a longtemps attribué à Jérôme Bosch, d’ailleurs. Bosch, vous connaissez…

– Non. Je devrais déjà être parti, Madame. Vous vouliez me voir ?

– Oui, c’était pour savoir si vous passiez devant Cap Sud, ce matin.

– Pas aujourd’hui.

– Bon, tant pis, j’enverrai une fille en ville, alors. J’avais besoin d’un papier-cadeau particulier, dit-elle en se levant.

– C’est tout ?

– Oui, merci. Bonne route, lui souhaite-t-elle alors, se dirigeant vers le porte-manteau pour enfiler sa blouse de travail. Ah oui, il fallait que je vous dise, aussi : c’est dommage que vous vous soyez rasé la tête. Vous devriez laisser repousser vos cheveux, comme sur la photo de votre CV, ça vous va beaucoup mieux que cette coupe militaire.

Liam se retourne et sort de la pièce sans rien ajouter, fermé, hermétique. Il rabat délicatement la porte, et inspire profondément par le nez. Expire. Bloque. Recommence. Cette soumission quotidienne, ce jeu imposé le tue à petit feu, l’humilie dans sa chair, l’agenouille et c’est ce qu’elle veut, finalement, lui à ses pieds, la bouche grande ouverte. Il hait si fort sa propre faiblesse et ces accès de catalepsie, comme encombré de lui-même en sa présence. Calme-toi. Calme-toi ou tu vas faire une connerie sur la route.

Il enfile ses gants dans les marches et traverse le hall d’entrée, fuyant le regard des secrétaires.

– On t’attend pour manger ? lui balance SM2, suivi d’un Laboratoire des Remparts, bonjour, tandis qu’elle prend un appel.

Liam lui fait non de la tête et la fille capte le message tout en cherchant les références de son interlocuteur sur une liste. Il en profite pour sortir et saute sur la Kawasaki qu’il remet en route aussitôt. Il donne du gaz, et le moteur de la Versys hurle à sa place. Les 650 cm3 de la moto lui font l’effet d’une gifle. 10h12 sur le compteur. Assez perdu de temps.

Gymkhana le long des remparts déjà bien congestionnés puis la Route de Marseille. Liam coupe par le parking du Sacré-Cœur, et manque renverser un gamin qui traverse sans regarder. 10:14. Ça commence bien.

Boulevard de la 1ère DB il opte pour le nouveau tracé du tram qui emmerde tout le monde, sauf ceux qui osent l’emprunter. Direction Saint-Ruf pour choper la rocade, en travaux sur cette portion depuis ce matin. Il change d’avis, et visualise le pont de l’Europe. Il va faire sa boucle, soit longer les bords du Rhône du côté d’Aramon et arriver par Beaucaire. Vingt minutes à fond d’une traite pour se purger du stress de ce matin, pour ne plus penser à rien.

Sitôt le fleuve traversé il prend large sur la droite, guettant par-dessus son épaule la présence des flics sur la départementale, mais elle est déserte, toute à lui. Liam peut enfin ouvrir en grand, et se laisser aller dans le torrent de goudron.

La Kawasaki avale les kilomètres de ligne blanche, la végétation se dilue autour de lui et comme l’a dit un jour Joey Dunlop, pilote légendaire du Tourist Trophy, il y a un flou gris et il y a un flou vert. J’essaie de rester sur le gris. Poignée dans le coin Liam s’imagine derrière lui en pleine aspiration, juste eux, le bitume et le vent, quand son oreillette se met à crachoter. L’appel téléphonique le ramène sur terre, la liaison établie redirigée automatiquement vers son écouteur.

– Allo ? Liam ? T’es sur la moto ?

– À ton avis ? crie-t-il à sa mère dans le micro pour se faire comprendre.

– Tu roules à combien, là ? On dirait que t’es au milieu d’un ouragan !

– Qu’est-ce qui se passe, y’a un souci ?!

– Non, c’est juste que ça fait deux mois qu’on s’est pas eu.

– Pourquoi tu me téléphones sur ce numéro ? Le labo peut m’appeler n’importe quand sur cette ligne…

– J’ai essayé sur le tien mais c’est tout le temps le répondeur.

– Je peux te rappeler ce soir ?

– D’accord.

– Faut que tu raccroches, M’man, je peux pas le faire, là.

– OK. À ce soir alors, fais attention à toi…

Bip d’appel terminé, et un lapin qui se jette dans ses roues. Liam le cueille à la pointe du museau et le garenne virevolte dans son rétroviseur avant de s’étaler sur l’asphalte. Ulrich aurait fait demi-tour pour ramasser l’animal et le cuisiner plus tard, mais Liam n’a pas le temps pour ça.

Le château de Beaucaire droit devant. Il retraverse le fleuve, arrive dans les Bouches-du-Rhône, et aperçoit le Forum Médical. Premier arrêt, première collecte, principalement des frottis à récupérer au quatrième étage.

Kawasaki sur la béquille, il entre dans l’immeuble en gardant son casque sur la tête. Il file vers l’ascenseur qui va pour se refermer, mais un petit vieux le voit arriver et rouvre les portes pour lui.

– Merci.

– Quel étage ? demande le retraité.

– Quatrième.

– Pareil. J’ai eu une Norton Commando, moi, dans le temps…

– Chouette bécane. Bonne journée, lui dit Liam en sortant de la cabine.

Désolé m’sieur, pas le temps de discuter. Il oblique à droite, dépasse deux clones de Kardashian à chewing-gum puis pénètre dans le royaume des gynécos.

La salle d’attente est pleine à craquer et la secrétaire absente. Liam a l’habitude, il se penche au-dessus du comptoir et fouille à l’aveugle dans son box attitré. Sa main touche le gros lot, un sac plein regroupant les derniers prélèvements. Il se sert et redescend en courant par l’escalier de secours. Premier sac calé dans le top-case, au tour de la clinique maintenant. Une balade de courte durée, le parking de l’autre établissement juste en face.

Liam tire tout droit dans le parterre de jonquilles, slalome entre des fauteuils roulants vides devant l’entrée des Urgences, se gare et profite d’une porte ouverte. Il connaît l’endroit par cœur, comme le code d’accès au bloc qu’il tape de son index ganté. Il entre dans le sas climatisé et ne va pas plus loin car c’est ici que les « pièces de boucher » l’attendent. Les étagères sont pleines.

Il sort un sac poubelle de sa sacoche qu’il déplie sur la table pour y déposer les pots, du plus petit au plus grand, et contrôle les noms sur les étiquettes ainsi que sur le registre. Puis il vérifie que la « pièce » se trouve bien à l’intérieur de chaque récipient, car c’est tellement speed au bloc parfois qu’il leur arrive de refermer le flacon sans y insérer le morceau de chair à analyser, resté sur la table de coupe.

Vésicule biliaire inscrit sur un bocal, une première pour Liam, qui trouve que ça ressemble à du foie de veau. Il va pour signer mais le stylo ligoté au registre a disparu. Mathieu s’est déjà fait piégé, donc toujours un Bic de secours au fond de ta sacoche. Signature, date et heure de passage, 11:01. Encore quinze grosses minutes de retard dans la vue, il va falloir tracer pour rattraper ça car il ne veut fermer avec elle ce soir, non, pas question. Car c’est en fin de journée que Diane Haselbach est la plus redoutable, une fois ses secrétaires parties, seul maître à bord.

Liam ressort des Urgences, croise des gens qui s’engueulent devant et une femme qui hurle sauvez-le s’il-vous-plaît, sauvez mon bébé en suivant un brancard avec un gosse dessus, le t-shirt ensanglanté, une moitié du visage arrachée. Il s’est fait renverser, dit un jeune au téléphone sur le parvis entouré par deux types en larmes, il est parti comme une flèche sur la route, on n’a rien pu faire ! Liam se fraie un chemin au milieu de l’attroupement et fait celui qui ne voit pas. Se blinde pour rester insensible. Il dispose sa récolte dans le top-case puis redémarre et file vers Avignon pour sa plus grosse halte, le CHP de la Durance, visite numéro une, la deuxième en fin de journée.

La météo dépressive écrase la lumière qui vire au monochrome mais toujours pas de pluie, alors il accélère avant le déluge. Soudé à la machine il pousse son moteur dans les tours et contourne Rognonas sous un ciel de charbon. D’un V il remercie un motard de lui avoir signalé la présence de flics juste avant la station d’épuration et deux kilomètres plus loin il franchit le pont de la Durance à 160.

Puis décélération progressive jusqu’au rond-point suivant, première à gauche et tout droit jusqu’à la rampe des admissions d’urgence, où un trio d’infirmières fument devant une sortie de secours, ce qui fait ses affaires.

– Salut monsieur le coursier, dit celle lui ayant offert un café l’hiver dernier, après l’avoir vu se réchauffer les mains devant son pot d’échappement.

– Bonjour. Je peux passer par là ? Ça m’éviterait de faire le grand tour.

– Ah, on ne sait pas trop, dit la plus vieille, une charlotte bleue autour des cheveux. C’est interdit au personnel non autorisé, vous savez. On a droit à quoi, en échange ?

– Un tour de moto ? Mais pas aujourd’hui, je suis en retard.

– OK, mais on n’oubliera pas, hein ? Vous avez des nouvelles de Mathieu, au fait ?

– Il va bien. Sa convalescence prend plus de temps que prévue mais il est censé revenir en Janvier. Je peux y aller ?

– Faites donc, dit Charlotte Bleue en lui tenant la porte. Mais la prochaine fois c’est la balade, promis ?

– Juré, dit-il avant de s’engouffrer dans le labyrinthe de couloirs arpenté tant de fois, les sas de type pénitencier qu’il déverrouille à l’aide de sa carte magnétique jusqu’au Saint Graal, soit l’antichambre du bloc opératoire.

Grosse moisson. Une bonne vingtaine de pots, plus deux seaux en plastique blanc qui l’empêchent de voir les pièces. Il comprend pourquoi en les ouvrant. Il regrette de ne pas avoir lu l’étiquette au préalable, car c’est la poitrine d’une femme, un sein dans chaque récipient. Liam remet diligemment les couvercles, vérifie les noms et signe le registre. Il remplit la sacoche de flacons, puis remonte sa cargaison en essayant d’oublier ce qu’il a vu.

Une fois là-haut les filles sont parties et pour lui c’est le casse-tête, car tout ne rentre pas dans le top-case. Alors il transvase son chargement et se réorganise. Les récipients de taille moyenne autour des deux grands tandis que les plus petits garnissent sa sacoche, qu’il cale contre son ventre.

11h47. Chargé à bloc il rejoint la rocade, l’Avenue de la Trillade dans la foulée pour éviter les ralentisseurs. Les remparts sont fluides pour une fois. Le Labo en visu à 11h54, l’idéal c’est 11h50 afin d’avoir dix minutes de pause mais bon, six c’est déjà bien. Mathieu, lui, ne prenait pas le temps de manger. Un gros breakfast le matin puis plus rien le reste de la journée histoire de ne pas perdre le rythme, ce putain d’élan, ce mouvement rectiligne et continu qui fera en sorte que tu finisses toujours dans les temps car si tu dépasses, pas d’heures supp, ici, alors tu bombardes, OK ? Tu fais tout pour boucler à 18h sans bâcler pour autant ni écourter la tournée, car les blocs vont pas t’attendre, eux, ça va continuer de racler là-dedans et les bocaux vont s’accumuler dans les sas jusqu’à dégueuler de carne, et le lendemain le top-case ne pourra pas tout contenir, tu devras faire deux tours au lieu d’un, bref c’est sans fin, tu saisis ?

Arrêté à un feu, Liam se souvient de sa conversation avec Mathieu dans un troquet le premier soir, après le boulot. Comment l’Ancien en était-il arrivé là ? Comment avait-il accepté de rester au Smic toute sa vie pour faire ça, corvéable jusqu’à la nausée, rabaissé en permanence. Peut-être n’avait-il simplement jamais osé dire non à chaque fois que Diane Haselbach avait décidé d’augmenter la cadence, de multiplier les collectes dans une journée de huit heures déjà plus que serrée, car Dieu sait si cette vieille pute vénéneuse en impose. Et les voilà aujourd’hui, Mathieu en rééducation longue, et Liam comme dernier héritier en date de ce circuit maudit et surchargé, la topographie des lieux gravée au fer rouge dans sa tête, à risquer sa vie tous les jours sans se plaindre pour autant, comme le pauvre petit connard muet que tu es, se dit-il, broyant les poignées du guidon.

Plus qu’une centaine de mètres. Il prie pour qu’on ne lui ait rien ajouté, pas d’extras ni de courses surprises, et se gare devant l’entrée.

Quand il descend de moto quelque chose coule contre sa cuisse. Un des flacons s’est ouvert dans la sacoche. Du jus de vésicule biliaire imbibe son pantalon au niveau de l’entrejambe, comme s’il s’était pissé dessus. Pas de rechange bien sûr. Avant d’entrer dans le laboratoire, Liam retire la musette et la place devant son bas-ventre, puis grimpe à l’étage en coup de vent.

– La patronne a commandé chez le traiteur chinois, Liam, lui glisse Patricia en le voyant passer. Désolée.

– OK, répond-il, dégoûté, car ça implique qu’il aille chercher cette bouffe.

Il dépose le contenu de la sacoche sur une table en inox à l’entrée du laboratoire, claque les couvercles et redescend chercher le reste de la cargaison. Remonte avec un seau dans chaque main, qu’il emmène au fond de l’officine où Haselbach est en train de travailler, sous les yeux grands ouverts d’une stagiaire éberluée. Équipée de loupes chirurgicales, la patronne fouille et gratte une sorte de steak cru adipeux jaune et violet marinant dans une flaque de Bétadine, pièce récupérée la veille par Liam, mais qui, sortie de son récipient, ne lui dit rien du tout.

– Ah, c’est vous, dit-elle, se tournant vers lui sur son siège pivotant. Vous avez mangé ?

– Non, je viens juste de rentrer.

– Ça tombe bien, j’ai commandé chinois pour tout le monde. Vous aimez, non ?

– J’ai mon sandwich, en fait, c’est plus rapide à…

– Gardez-le, vous l’aurez pour demain. Demandez la CB du labo à Patricia pour le traiteur, et faites bien attention à ce qu’il vous tamponne la carte de fidélité.

– OK… Bah j’y vais, dit-il alors à la généticienne, qui s’est déjà retournée vers sa table de dissection.

La stagiaire inspire un grand coup et s’y replonge à son tour, non sans avoir auparavant supplié du regard le coursier de se dépêcher, d’aller chercher ces maudits nems qui la sortiront d’ici. Liam redescend sans rien dire, attrape la CB des mains de Patricia qui compatit et enfourche la moto direction Place Pie, qu’il atteint à peine deux minutes trente plus tard, car le top-case vide il peut tout se permettre.

– Vous avez la carte de fidélité ? demande la femme du traiteur.

– Non. Je l’ai oubliée.

– Pas grave. Ramenez le ticket la prochaine fois.

– OK.

Retour à la base et cinq grosses minutes de perdues. Liam récupère son repas dans le frigo et s’enferme dans les toilettes, où il éponge enfin son pantalon imbibé de formol avant d’avaler son sandwich de secours. Quatre minutes de répit, court moment d’abandon assis sur l’abattant à regarder le vide. Puis il froisse l’aluminium, pisse et tire la chasse en même temps.

– Je t’ai réchauffé du café, lui dit Patricia derrière la porte.

– Merci, c’est gentil, répond-t-il, même s’il sait qu’il n’aura pas le temps de le boire.

Il sort des WC, récupère le gobelet bouillant sur le comptoir, tente quand même et se brûle la langue.

– Je le finirai tout à l’heure, Patricia.

– OK. Madame Haselbach t’a dit, pour sa copine coiffeuse ?

– Non, soupire-t-il. Celle qui a le salon derrière la Clinique du Grand Avignon ?

– C’est ça. Tu y passes, non ?

– J’y vais. Je pars maintenant.

– OK. C’est son anniversaire aujourd’hui, et la patronne a voulu lui faire un cadeau. On a fait le paquet, tiens, t’as plus qu’à lui déposer. Tu le perds pas, hein ? C’est une écharpe Hermès à 700 euros, lui murmure-t-elle à l’oreille.

Sans commentaire. Liam glisse le présent dans sa sacoche humide puis se met en piste pour effectuer son premier tour des cliniques qui le conduira jusqu’à 14h, ou plutôt 14h20 à cause de tous ces extras qui se rajoutent.

Toujours pas de pluie même si le ciel reste sinistre. Les remparts dans le sens inverse des aiguilles d’une montre cette fois. Il longe le Rhône, passe en mode pilote automatique et laisse la Kawasaki conduire. Ils passent sous le pont Saint-Bénézet, puis sur le pont Daladier et les voilà dans le Gard. Autre département, même routine obsessionnelle : arrêt, bloc-guidon, entrée, sas, check des prélèvements et… Merde, manque la pièce dans le flacon. Il téléphone au bloc pour le signaler, et le toubib arrive cinq longues minutes plus tard couvert de raisiné en gueulant comment ça y’a rien dedans ? Mais si, là ! C’est collé au bouchon, faut secouer, jeune homme ! Ce sont des cordes vocales, ça ressemble à des rognures d’ongles, là, vous voyez ? OK, merci, pardon pour le dérangement, s’excuse ensuite Liam, qui signe le registre et fonce vers la clinique suivante.

Retour au laboratoire et une demi-heure dans la vue maintenant, en partie à cause de la copine coiffeuse d’Haselbach, qui avait halluciné à la vue du foulard et retenu Liam le temps qu’elle écrive un mot à remettre en mains propres à sa plus tendre amie, afin de la remercier de sa trop grande bonté. Liam laisse le mot aux filles et dépose les récipients, finit son café froid et entame le « Circuit Gynécos ».

Intramuros, rues piétonnes, interphones et pas d’ascenseurs. Liam avale les marches, transpire et surgit dans les salles d’attente comme une brute. Coups aux cœurs des clientes, désolé, puis droit au but : il toque aux bureaux des gynécologues en pleine action qui lui tendent les frottis par la porte entrouverte, une paire de jambes en l’air juste derrière, parfois. Merci bien, jeune homme ! À demain ? Sans faute, je serai là, et aux suivants, une rue plus loin, où deux flics l’arrêtent et lui ordonnent de descendre de moto.

– « Rue piétonne », vous savez ce que ça veut dire ? lui demande le plus lourd des deux. Alors vous poussez votre deux-roues ou on vous verbalise, c’est vous qui voyez.

Liam ne perd pas de temps à polémiquer et pousse. Toute la rue des Marchands à descendre à pied, encore cinq grosses minutes de perdues. Cinquante mètres plus loin, il réenfourche la Kawasaki et finit de sillonner le centre à bas régime, guettant les deux crétins de la municipale à chaque angle.

Raccourci derrière le collège-lycée Mistral où il a passé la moitié de sa vie, de la sixième jusqu’au Bac qu’il n’aura jamais. Souvenirs de cette époque pas si lointaine dans l’ascenseur du Gynépole, où il procède à son ultime razzia de prélèvements vaginaux. Puis énième retour à la base aux alentours de 16h30 et toujours cette sangsue, ces trente minutes de retard qui ne veulent pas le lâcher.

– Ça va, Liam ? T’as l’air épuisé, dit Patricia.

– Non, c’est bon. Faut que j’aille à la Poste ? demande-t-il, voyant sa bannette déborder de résultats d’analyses à envoyer.

– Et oui mon pauvre, mais pas besoin d’affranchir le courrier, j’ai eu le temps de le faire ici avec la machine, cette fois

– Super. Tu me sauves la vie, Patricia, vraiment.

– Je sais, je sais. Allez, file, je t’ai tout mis dans le sac. Je te dis à demain, je serai pas là quand tu reviendras.

– OK, bonne soirée, et merci encore.

– Pas de problème.

Liam respire, de nouveau dans les temps. La pression qui retombe un peu mais surtout ne pas se relâcher, car c’est comme ça qu’on finit dans un pare-choc en fin de journée. Bientôt l’heure de pointe. Le trafic va bientôt doubler de volume donc c’est la guerre maintenant. Pistes cyclables, couloirs de bus, voies de tramway, tout est permis, la Kawasaki transformée en enduro dans la circulation dense. Liam se rabat sur un trottoir qu’il remonte sur une trentaine de mètres, quand son rétro droit heurte l’épaule d’un homme sortant d’un PMU. Le type en lâche son tabac et l’insulte mais pas le temps de s’arrêter, encore moins de s’excuser, ce sont des choses qui arrivent. Arrêt express au tri postal, dépose du courrier puis tour des cliniques deuxième partie et le labo qui appelle.

– Liam ? C’est Cathy. T’es où ?

– Je quitte la Poste, je retourne vers la Durance, dit-il à SM2. Pourquoi ?

– Le Docteur Chabois voudrait que tu passes récupérer ses prélèvements ce soir, parce qu’il part en vacances demain. Je lui dis quoi ? Il est en ligne, là…

– Demande-lui qu’il décale ses congés.

– Très drôle. Tu peux pas faire un crochet ?

– OK, c’est bon. Je suis pas loin de la rocade, demande-lui s’il peut m’attendre en bas, ça m’évitera de monter.

– OK, je lui dis. Tu penses finir à l’heure aujourd’hui ?

– Je vais tout faire pour.

– OK, alors à tout’, sois prudent.

SM2 raccroche en mode suave, et Liam doit maintenant s’inventer un alibi pour ne pas aller boire un verre avec elle, s’il termine dans les temps. Le quartier de Monclar embouteillé l’empêche d’y réfléchir. Il coupe par le chemin de Lopy, récupère la rocade et cinq cents mètres plus loin aperçoit le Docteur Chabois qui l’attend devant son immeuble, sa plaque de Gynécologue-Obstétricien brillant de mille feux au-dessus de sa tête.

– Merci bien, lui dit ce dernier, confiant les frottis à Liam. Désolé, je remonte, j’ai encore une cliente…

– Pas de problème. Bonnes vacances.

– On va essayer. Bon courage à vous !

Chic type. Un motard lui aussi, qui connait bien la sensation de rouler avec les doigts gelés par grand froid. Le seul à lui offrir des étrennes en janvier.

Puis passage par le Médipôle Rhône Durance et pour finir le CHP visite numéro deux, qui achève de remplir le top-case à 17h49. La Route de Marseille bouchée au retour. Liam longe les trottoirs, se faufile entre deux véhicules et tape dans le rétro d’un bus arrêté avec son casque. Coup d’œil à la conductrice, grosse bonne femme levant les mains au ciel, offusquée par cet acte impardonnable. Elle s’en remettra, pense-t-il, déjà loin devant à anticiper les derniers kilomètres. 17h57. Ne te laisse pas déconcentrer, le laboratoire est juste là… et la place de parking réservée d’Haselbach est vide. C’est la première chose qu’il vérifie en arrivant, et ses battements de cœur diminuent de moitié.

Il entre dans le labo soulagé, mais ne crie pas victoire pour autant.

– Elle est partie ? demande-t-il alors sèchement à SM2, en train de passer un coup de chiffon sur le comptoir de l’accueil.

– Oui, y’a bien cinq minutes.

– OK… dit-il, essayant de masque sa joie.

Il grimpe à l’étage déposer sa récolte pendant que SM2 éteint les spots un par un, lorsqu’un éclair déchire le ciel noir, illuminant la pièce. Liam l’entend hurler Maman ! quand l’écho de la foudre ricoche sur les remparts, faisant trembler le bâtiment.

– La vache, il est pas tombé loin celui-là ! dit-elle. T’as tout fermé, là-haut ?

– C’est fait. Tiens, les clés. Je mets en charge mon téléphone pro et c’est bon.

– T’as le temps de boire un coup ? Il reste du rosé dans le frigo.

– Non, on m’attend, je dois y aller. À demain ?

– Ouais, c’est ça, à demain.

Il sort, remonte sur la Kawasaki et SM2 verrouille la porte d’entrée. Pas de signe de la main lorsqu’il s’en va cette fois. Elle fait même mine de pas le voir, cherchant ses clés de voiture au fond de son sac. Liam accélère. Sous le pont de chemin de fer il ouvre sa visière et pousse un long soupir, même s’il ne regrette pas avoir agi ainsi. Il sait que leur complicité naissante n’augure rien de bon pour elle. Haselbach en a licencié pour moins que ça.

Il quitte l’Avenue de la Folie puis repense à sa mère. Il veut se débarrasser de cet appel et mettre un terme à cette journée, juste la première de la semaine. Il rentre fort dans le rond-point de Saint-Chamand, y dépasse un poids-lourd, et à la sortie de l’intersection la remorque fouette son rétro droit et Liam pile in-extremis. Le routier l’engueule et il a raison, Liam est épuisé et sa conduite s’en ressent, il a géré sa trajectoire comme un con. Il finit le tour du rond-point au ralenti, puis se gare le long du petit plan d’eau bordant la route.

Il béquille la moto sur une plaque d’égout. Retire le casque qui comprime ses tempes, et descend s’asseoir entre les roseaux avachis. Il récupère son vieux Nokia dans sa poche intérieure, l’allume, puis compose le numéro de sa mère qui décroche aussitôt.

– M’man ? C’est moi.

– Ça y est, t’as fini ? Attends, je pose mon manteau, je viens de rentrer, moi aussi… Alors, raconte-moi.

– Qu’est-ce que tu veux que je te raconte ?

– Je sais pas, ta journée, ce que t’as fais.

– Franchement, je sais pas si j’ai envie de parler de ça maintenant.

– Bon, OK… T’as des nouvelles de l’ancien coursier ?

– Oui, il revient en janvier.

– Ils vont pas renouveler ton contrat, alors ?

– Non, ils ont qu’un seul coursier, c’est comme ça.

– D’accord. Et t’as quelque chose de prévu pour après ?

– Rien pour l’instant.

– … Et ceux qui faisaient de l’escorte de convois exceptionnels, ils t’ont jamais rappelé ?

– Non.

– Tu veux pas les relancer ?

– Non, pas pour l’instant. Je vais déjà essayer d’aller au bout de ce truc sans me tuer, empocher la prime de Noël et après on verra.

– Tu vas continuer à chercher dans le milieu médical ?

– Je pense pas.

– Ah. C’est dommage que tu continues pas dans cette branche.

– M’man, c’est de l’abattage, ce truc.

– Bah c’est un boulot comme tant d’autres, et c’est sûr, c’est pas facile tous les jours, mais bon…

– Je crois que tu te rends pas compte.

– Un peu quand même. Et puis c’est ce que tu voulais, non ?

– Quoi ?

– C’est pas toi qui voulait gagner ta vie en conduisant une moto ?

– …

– Faut pas perdre de vue que t’as aucun diplôme, Liam, et qu’il y a bien pire comme métier. Depuis combien de temps il fait ça, l’autre coursier ?

– Vingt ans.

– Et comment il fait pour tenir, lui ? Tu lui as pas demandé ? Moi je dis que la plupart des…

Liam la laisse continuer, l’étang devant lui peu à peu remplacé par le visage de Mathieu, les ridules du vent sur l’eau devenant celles de sa peau fatiguée, abrasée par le stress et les intempéries.

– … parce que le marché du travail il va pas s’arranger, tu réalises, ça ?

– Écoute, ce type a 56 ans et il en fait vingt de plus. Il est fini, lessivé, tu comprends ? Tu supporterais, toi, de rouler sur du verglas en plein hiver alors qu’on t’ordonne de te presser parce que le cancer d’un gars s’est montré plus virulent que prévu et qu’il faut l’avis du labo, histoire de le recoudre définitivement ou de gratter sa chair davantage ? On transporte pas de pizzas, nous, mais les tissus d’un homme, et même s’il patiente ventre ouvert tranquillement anesthésié à attendre qu’on emmène son morceau de lui à bon port, plus vite on sera à destination, plus vite il sera traité, soit refermé, et c’est loin d’être anodin, ça, putain ! Ça marque, ce genre de choses, tu sais, et ça pousse souvent à la faute aussi…

Silence à l’autre bout du fil. Liam discerne le visage aigri et résigné de sa mère, ses traits affaissés, inexpressifs au possible. Il s’imagine la gifler pour la sortir de cet état.

– Tout est question d’habitude, dit-elle alors dans un souffle.

– Quoi ?

– On s’habitue à tout, Liam.

– On s’habitue à… Vas-y, c’est bon, on va s’arrêter, là, OK ?

– Si tu veux, je crois qu’on a fait le tour de toute façon. C’est juste dommage que tu poursuives pas dans cette voie-là, c’est tout, mais bon, les chiens font pas des chats, il a jamais su garder un boulot non plus, ton…

Elle ne finit pas sa phrase. Elle s’arrête avant mais c’est trop tard.

Ton… ? dit Liam.

– …

Qui n’a jamais su garder un boulot ? Vas-y.

– Ton père.

– Mon père ? Lequel ? dit-il avant de raccrocher.

Il serre le téléphone dans sa main. Se retient pour ne pas le jeter dans l’eau croupie de l’étang. Il se lève et retourne à la moto, polarisé sur le besoin urgent de passer à autre chose. La lumière tombe, l’humidité visible dans le halo des lampadaires. Il s’assoit sur la selle, redresse son rétroviseur et croise son reflet dans le petit miroir. Il détaille son visage blanc comme un linge, spectral, affligé. Tout le portrait de sa mère. L’image qu’il renvoie le dégoûte et il frappe alors ce visage de pleutre, cogne sa bouche de son poing serré quand son Nokia vibre.

C’est Ulrich, qui lui demande par sms s’il veut passer dans la soirée, lui précisant qu’Azzedine sera là, leur code pour parler de leur shit marocain préféré. Liam répond YES aussitôt et range son téléphone. Puis il remet son casque et la moto en route, Diane Haselbach et sa mère dans sa tête. Alors il accélère jusqu’au rupteur mais leurs voix ne le lâchent pas, le talonnent comme des ombres sur la route.

Une fois chez lui, il laisse tomber son casque au sol et s’allonge. Ferme les yeux et sent son corps qui grésille, qui se rétracte comme un insecte intoxiqué. L’humiliation permanente, sa dignité passée au broyeur, éradiquée. Il se sent sale et navrant. Puis la marée d’asphalte se retire et la tournée défile sous ses paupières, remonte en arrière jusqu’au tableau morbide au fond du couloir et Haselbach le submerge à nouveau. Son visage toujours là tandis qu’il rudoie sa queue et la baise en pensée pour la faire payer, jusqu’à ce que son sexe meurt et se vide de son sang, rattrapé par la vision des seins noyés dans le formol.