L’orage et la loutre
SIRÈNE N°9 – Lucien Ganiayre
Lucien Ganiayre
L’orage et la loutre
Préface d’Andreas Lemaire
vendredi 19 juin 2024
Taille : 125 mm / 165 mm – 264p. – 12€
ISBN : 978-2-37756-273-2
Dans un village du Périgord, après un violent orage, un instituteur découvre que le monde qui l’entoure, ainsi que tous les êtres vivants, sont figés,ce comme si le temps s’était définitivement arrêté. Livré à lui-même, l’instituteur tente, tant bien que mal, de mener une vie normale dans son village et de survivre à la folie qui le guette. Il décide finalement de rejoindre Paris à pied pour tenter d’y retrouver son seul ami d’enfance. C’est en chemin qu’il rencontrera un autre être mouvant, une loutre, qu’il tentera d’apprivoiser…
L’Orage et la loutre est le récit halluciné d’un voyage à travers une France immobile. L’impossibilité de contact humain que connaît le narrateur nous transporte dans l’enfer de la solitude et dans l’ambiguïté des relations humaines. Si le narrateur frôle plusieurs fois la folie, enfermé dans sa chambre et lors de son long voyage, c’est bien le souvenir d’une amitié fusionnelle, presque charnelle, qui le pousse à avancer. Derrière ce qui pourrait être un sombre cauchemar, se cache aussi un roman écologique qui questionne notre rapport à la nature et au vivant, et qui nous met face à notre incapacité à préserver ce qui nous est essentiel.
COUPS DE CŒUR LIBRAIRES
Quentin, librairie La Comédie humaine (Avignon) : « L’une des lectures les plus éblouissantes et stimulantes que j’ai eu depuis très longtemps, ce petit bijou de littérature, seul roman de Lucien Ganiayre, qu’il ne verra jamais édité car c’est à titre posthume que les éditions du Seuil décide de le sortir au milieu des années 1970 et enfin ressorti cette année grâce aux merveilleuses éditions de l’Ogre.
Ce roman ambitieux mêle avec une extrême intelligence le roman rural d’enfance, le parcours initiatique digne des plus grands auteurs américains et le roman de fin du monde. L’action se passe entre les deux guerres, notre personnage se retrouve, lors d’une ballade en forêt, à être le seul rescapé d’une étrange fin du monde : l’ensemble des être vivants sur Terre semble être figé, complètement bloqué dans le temps. Plus un seul bruit, plus un seul mouvement. Passé le choc, notre unique survivant décide de monter jusqu’à Paris pour tenter de retrouver le seul être qu’il ait jamais chéri.
Écriture d’une puissance évocatrice folle, objet littéraire rare au style très sensitif et sensible… Un véritable chef d’œuvre ! »
Librairie L’usage du papier (Trouville-sur-Mer) : « Redécouverte d’un roman exceptionnel dans un nouveau format ! Bouleversante réflexion sur la solitude et la douleur de l’homme qui détruit tout ce qu’il voudrait aimer, L’orage et la loutre nous fait basculer dans l’étrange folie du monde. A lire d’urgence ! »
PRESSE
« L’Orage et la loutre est un roman fantastique, où le surnaturel perd incidemment son préfixe quasiment à chaque ligne. Surtout dans ces scènes stupéfiantes, qui sont comme des arrêts sur image, des tableaux de rues, de paysages, d’intérieurs, remplis de silhouettes pétrifiées, saisies exactement à mi-chemin entre la vie et la mort, le mouvement et l’immobilité, où le style arrive à un tel point d’équilibre entre la banalité la plus triviale et l’étrangeté la plus absolue qu’il devient impossible de discerner, du monde, de l’auteur ou du lecteur, lequel des trois est le plus fêlé. Pour le reste (la loutre, etc.), disons juste qu’est balayé ce vieil adage selon lequel l’amitié est une base arrière imprenable et l’amour un perpétuel champ de bataille. Qui ne sait qu’une grande amitié est infiniment plus cruelle, ne serait-ce que parce qu’elle porte fatalement en elle le poids d’un amour interdit ? »
Écrire dans le bruit et la fureur de l’automne 2023 une préface à propos d’un livre qui a germé dans le temps de la Seconde Guerre Mondiale et qui relate l’histoire du dernier homme vivant sur terre a quelque chose de troublant. Car on ne peut qu’être troublé, fatigué, désabusé face au constat d’un cycle éternel de l’horreur, d’un mouvement autoritaire et guerrier produit par une humanité – ou une partie tout du moins – qui se fait un enfer d’être ensemble, comme incapable de contourner la violence qui l’anime, et qui semble systématiquement appeler à elle, en guise d’échappatoire paradoxale, des scénarios de fin du monde, de survivalisme brutal, des robinsonnades post-apocalyptiques.
L’Orage et la loutre, seul roman publié de Lucien Ganiayre, pourrait appartenir à cette dernière catégorie : genre de robinsonnade ultime et désespérée dans un monde brutalement figé, à mi-chemin entre la vie et la mort. Mais où réside aussi une puissante sensation de paix tapie derrière l’angoisse existentielle. De la paix que l’on peut ressentir campé·e sur le flanc d’une falaise alors que la tempête fait rage, face à la mer déchaînée, quand on est saisi·e de ce sentiment d’humilité profonde, d’insignifiance béante en regard de la puissance de l’univers. Où l’on se dit que tout passera.
Même si l’écriture de ce texte surnaturel et impressionniste s’est déroulée essentiellement sur les années d’Occupation, de 1940 à 1946, nulle évocation de la guerre ici puisque l’auteur place l’action en 1935. Habile manière de manipuler le temps, d’y ouvrir une brèche, une dérivation, alors même qu’on est au cœur des ténèbres. Rédigé à la première personne, L’Orage et la loutre, présenté comme les mémoires du personnage central Jean Des Bories, procède à une véritable mise en pause du temps de l’Histoire puisqu’y est fait le récit d’une étrange et inexplicable biostase du monde. Un cataclysme muet auquel le narrateur échappe par hasard en s’immergeant dans une source naturelle cachée. Désormais seul dans un univers qui ne semble décidé ni à vivre ni à mourir mais pourtant bel et bien fragilisé par cet état d’animation suspendue, coincé dans une parenthèse qui ne veut pas se refermer, Jean Des Bories côtoie la folie puis cherche à survivre en se créant un but, qui devient obsession : retrouver la trace de l’ami de toujours, Marescot. La pérégrination vers Paris peut alors commencer. De la province charentaise vers la capitale, le cheminement appuie la solitude du protagoniste, aussi immense et éclatante que l’orage figé au-dessus de sa tête, muant son obsession en désir. Car s’il est un élément notable dans cette œuvre saisissante, c’est la présence prépondérante d’une sensualité à la lisière de l’érotisme fichée au centre du désespoir. Jean se languit de vivre sans pouvoir toucher et ressentir. Tout contact avec une existence pétrifiée étant interdit sous peine de mort certaine pour celle-ci, la rencontre – car il y en aura quelques-unes –
avec une vie palpitante donne lieu à de sincères moments d’extases. Épanchements fébriles, chaque fois petite mort décrite avec poids et volupté. Tout comme le souvenir et la recherche éperdue de l’ami met à jour un homoérotisme patent assez rare pour l’époque en littérature, porté pourtant avec un naturel savoureux dans une sorte de ritournelle charnelle.
Ainsi Lucien Ganiayre met en scène un personnage en tension extrême entre Éros et Thanatos, pris au piège d’un monde grandiose esquissé par de longues touches impressionnistes, où paysages, lumières, mouvements et sons se trouvent amplifiés, hypertrophiés dans le corps du récit, mais avec lequel il ne peut jamais atteindre la communion, condamné à sacrifier la vie s’il veut l’étreindre.
Une distance irrémédiable entre l’homme et la nature empêche dans L’Orage et la loutre tout repos de l’âme. Mais est-ce véritablement une distance irrémédiable ou, à l’heure des pensées perspectivistes et des réflexions écologiques, ne peut-on pas plutôt voir dans cet écart persistant entre Jean et son environnement, ainsi que dans son affliction parfois cruelle et meurtrière, une dynamique autodestructrice toute occidentale et masculine ? Un regard qui même habité par un élan contemplatif, pacifiste et désintéressé reste conditionné par le besoin d’appartenance et de possession ? Un désespoir d’autant plus grand qu’il se sait esclave de ses pulsions morbides ? La solitude est impossible mais la relation à l’autre, humain ou animal, tout autant vouée à l’échec. Dans l’isolement ou la communauté, la ligne de partage des turpitudes est chez Ganiayre une tempête rageuse au cœur de laquelle l’âme s’enfonce sans aucun guide. Alors dans l’entre-deux suspendu, dans le no man’s land temporel, dans l’indétermination perpétuelle au moins peut surgir parfois une forme d’apaisement mélancolique.
Les textes mémorables mettant en scène des individus isolés sur une terre désertée ne manquent pas ; Le Nuage pourpre de Matthew Phipps Shiel (1901), Le Mur invisible de Marlen Aushofer (1963) ou encore Le Dernier Monde de Céline Minard (2007) constituent, entre autres, d’intenses compagnons de l’ouvrage de Lucien Ganyaire, publié de façon posthume en 1973. Tous ont en commun de sonder un territoire mental où l’écriture, dernier geste quand il ne reste plus rien, devient un prétexte (« un prêt au texte » comme l’écrit si bien le personnage de C. Minard) à se maintenir debout, compose un testament, peut-être seul vestige capable d’être édifié d’une seule main, et de faire acte conjoint de mémoire, de création et de mise en garde.
On retiendra longtemps de cette œuvre son écriture délicatement ouvragée au service d’une narration fiévreuse, ses images terrassantes de beauté, sa sensitivité magnifique, et le déséquilibre permanent au cœur de l’homme, qui sourd comme une aiguille prête à crever le nuage, quitte à voir déferler l’orage.
« Parfois, une ombre rapide passe sur le pré et je me rappelle alors qu’il y a sur le monde paisible, sur le monde qui va dans sa tiédeur quotidienne, une épouvante. »














































































