Ibrahim Qashoush
Sirène N°8 – Maxime Actis
Maxime Actis
Ibrahim Qashoush
mercredi 3 mars 2026
Taille : 125 mm / 165 mm – 208p. – 12€
ISBN : 978-2-37756-260-2
Nouvelle édition augmentée et actualisée !
En juillet 2011, pendant le soulèvement du peuple syrien contre Bachar el-Assad, Ibrahim Qashoush est retrouvé mort. Ses cordes vocales ont été arrachées : il aurait chanté l’hymne de la contestation. Très vite, il devient le « Rossignol de la révolution » et martyr de la résistance populaire.
Dix ans plus tard, alors que le dictateur est renversé, l’histoire se fissure quand apparaît Abdul Rahman Farhoud, le véritable auteur
de la chanson attribuée à Qashoush.
Étalée sur dix ans, cette enquête explore la façon dont les conflits contemporains produisent des images qui nous hantent.
À travers une pluralité de récits, une fresque collective se dessine, comme un hommage à ces anonymes qui, sans nom ni légende, portent pourtant l’espoir à bout de bras.
« C’est Ibrahim Qashoush.
Il est de celles et ceux qui meurent d’une balle perdue ou d’un immeuble qui explose. Il est de celles et ceux qui s’évanouissent à jamais du manque de nourriture, ou de désespoir. Il est de celles et ceux dont le corps est retrouvé, entier ou en morceaux, sans vie, dans la poussière, après des journées de recherches interminables.
On sait que, lorsqu’il s’agit d’écrire l’histoire, on peut, et c’est une perte qui s’ajoute au reste, oublier Ibrahim Qashoush et toutes les autres personnes qui lui sont semblables. »
PRESSE
Coup de coeur libraires
Avant-propos à la présente édition
Istanbul, octobre 2025
1.
En mars 2011, j’ai été une de ces personnes qui suivaient derrière son écran la révolution citoyenne en Syrie. J’ai lu, j’ai regardé des vidéos, j’ai parcouru des commentaires d’internautes syrien.nes, écouté des témoignages de personnes sur place et j’ai pleuré.
Je ne savais pas quoi faire de toute cette tristesse. Pourtant, j’étais étudiant et j’avais plus de temps qu’aujourd’hui. Comme beaucoup, toutes les images qui me parvenaient me bouleversaient. Il n’y avait jamais eu autant d’images accessibles d’un événement de cette nature, un soulèvement juste, vital, contre un pouvoir absolu. La colère des Syriennes et des Syriens n’était pas un vol. Elle était légitime. Ces images affluaient en direct sur les fils d’actualité, comme des preuves lointaines d’une réalité qui s’effondrait sous les pieds de celles et ceux qui la vivaient.
Au fur et à mesure, la révolution s’est transformée en quelque chose d’innommable.
Avec les années les images sont devenues plus discrètes. Elles ont été remplacées par d’autres.
Un jour, j’ai découvert un article écrit par le reporter James Harkin. Son nom est : « L’incroyable histoire derrière le chanteur engagé que tout le monde croyait mort » (« The Incredible Story Behind The Syrian Protest Singer Everyone Thought Was Dead »). J’ai été subjugué. Je l’ai lu plusieurs fois. Je savais de qui il parlait – j’avais passé tant d’heures à veiller devant mon écran – et j’ai pensé que tout le monde devait lire cet article, mais personne ne l’a diffusé dans ma langue. Il fallait le traduire et lorsque j’ai commencé à le faire, mon mauvais anglais l’a transformé en ce qui allait devenir ma propre prose.
On peut dire que ça a été le début de l’écriture : j’ai récupéré quelques notes sur un ancien disque dur. Certaines décrivaient des vidéos que je ne trouvais plus. D’autres contenaient des liens, plus ou moins fonctionnels. Pour finir, j’ai trouvé des textes contenant divers discours ou transcriptions recopiées sur internet qui, avec le temps, étaient devenus des paroles venues de nulle part.
Il y a même certains documents que je ne comprenais plus.
Je n’avais jamais mis les pieds en Syrie. C’est donc depuis mon ordinateur que l’histoire est racontée, et puisque c’est une histoire, Ibrahim Qashoush est devenu un roman.
Il m’est impossible de faire une liste exhaustive des documents qui m’ont aidé à la rédaction de ce livre. Je peux néanmoins citer, parmi les plus vifs, le très riche site internet « Creative Memory of the Syrian Revolution » créé par Sana Yazigi qui s’est entourée de contributrices et contributeurs inconnu·es ainsi que le film documentaire Homs – Chronique d’une révolte de Talal Derki, sorti en 2013.
Il y a aussi des livres : ceux de l’autrice Samar Yazbek, publiés chez Stock, Burning Country de Leila al-Shami et Robin Yassin-Kassab (2019, L’échappée), ou encore À l’est de Damas, au bout du monde de Majd Al Dik – avec Nathalie Bontemps (2016, Don Quichotte).
Mais il y en a beaucoup d’autres que la mémoire et l’oubli auront rendu fiction : des centaines de vidéos YouTube que je n’ai jamais retrouvées sur internet, des témoignages en français ou traduits lus sur Facebook ou Twitter ou directement sur Google Translate, des articles de journalistes amateur·rices et professionnel·les, des blogs militants comme celui du Rojava Information Center, des sujets laissés sans réponse sur des forums de nouveaux explorateurs comme « Voyageforum.com », des articles Wikipédia incomplets, des commentaires incendiaires pour ou contre la révolution en cours, des vidéos de chants d’Abdel Basset Sarout et d’autres, filmés par des smartphones et postés sur Viméo, des vues point-and-clickées de Google Maps, quelques carnets de voyage, etc. Certaines sources sont restées intactes, d’autres ont disparu.
2.
Ce livre ne contient qu’1 % de fiction : les personnages n’en sont quasiment pas, les lieux peuvent être répertoriés méticuleusement et les évènements ne sont qu’une duplication rigoureuse de la réalité.
Malgré tout, je n’imagine pas une seconde que ce livre puisse restituer la complexité de ces événements. Je ne suis pas historien ni journaliste.
Ce livre n’est pas une biographie, encore moins une épopée héroïque. On ne peut même pas dire que ce soit une enquête à proprement parler, malgré le titre énigmatique du livre. Cela serait décevoir les fans de thriller. Ce livre est autre chose.
J’ai voulu trouver une forme capable de saisir à bras-le-corps un monde et ses images projetées. Trouver une forme à un mélange d’impuissance, d’amour et d’empathie, une forme pour répondre à ce qui m’a fait pleurer il y a quinze ans devant mon écran et me bouleverse aujourd’hui devant ce qui se passe en Palestine. Une forme pour comprendre, de là où nous sommes, ce que cela peut être d’être pris dans de tels évènements, où la plupart ne luttent que pour survivre, respirer et ne plus être invisibles. Je me suis dit qu’avec une écriture littérale, brute mais précise, je pouvais trouver une façon d’appréhender ces images pour leur redonner de la valeur, de m’en approcher et d’en faire le récit.
J’ai pensé qu’une écriture du réel pouvait expliciter la façon dont les évènements historiques se fabriquent. Aujourd’hui les images des tentatives de révolution, de guerres civiles ou de conflits mondiaux saturent nos imaginaires, on peut même parfois dire qu’elles se superposent : qui pourrait distinguer, dans son esprit, les images d’Alep, ravagée par l’aviation russe en 2015 de celles de Gaza, bombardée par Tsahal quasiment dix ans plus tard ?
Ces images nous hantent littéralement et s’en défaire serait, au mieux, un moyen de préserver sa santé mentale, au pire, une manière d’ignorer ce que notre monde produit de plus abject. Nous n’avons pas envie de les voir, mais elles nous obligent.
3.
Le 30 juillet 2025, quatre journalistes du Washington Post, Sammy Westfall, Amaya Verde, Júlia Ledur et Hazem Balousha, ont publié un article intitulé : « Soixante mille Gazouis ont été tués. Dix-huit mille cinq cents sont des enfants. Voici leur nom. » Et sur la page du journal en ligne, les noms et prénoms des enfants défilent dans une police verte. Les circonstances de leur mort ou leur âge sont parfois mentionnés, accompagnés plus rarement d’une photographie ou d’un très court message.
Quelques semaines plus tard, je découvre dans un reportage une femme qui brode les noms et prénoms des individus dont les vies ont été anéanties dans la bande de Gaza. Elle y explique que lorsqu’elle trace, à la pointe de l’aiguille, les noms, ce sont des vies entières qui défilent sous ses yeux, des vies pourtant si difficiles à imaginer depuis l’Europe occidentale. On peut lire que toutes les personnes qui brodent ces souvenirs de personnes espèrent que ces histoires-là, qui ne sont pas des statistiques, ne se fondront pas dans l’anonymat des fosses communes ou dans le silence des maisons réduites à un tas de béton.
Ces gestes simples, comme écrire ou broder des noms les uns à la suite des autres, disent quelque chose de la façon dont on affronte, surtout quand on n’y est pas confronté, l’irreprésentable. Et à défaut de faire comprendre la tragédie en cours, ces listes, comme parfois la littérature, permettent d’en saisir la teneur : derrière les mortes et les morts, il y a des vies entières.
Dima, qui est un des personnages du livre que vous tenez dans vos mains, met en œuvre une initiative qui ressemble, dans l’esprit, aux deux autres évoquées plus haut : elle crée un cimetière pour les mortes, morts ou encore disparu.es de la Révolution syrienne de 2011. Lors de sa rédaction, cette idée me paraissait être la plus fictionnelle du livre. De toute évidence, il n’en est rien.
Que la fiction et la réalité se rejoignent aussi facilement a quelque chose d’effrayant.
4.
C’est le cas aussi pour Ibrahim Qashoush, celui qui donne au roman son titre. Il était le chanteur qui n’en était pas un. Il était un martyr.
Avec la fuite de Bachar el-Assad hors de Syrie, certains récits ont gagné en netteté tandis que d’autres, paradoxalement, se sont effacés.
Ibrahim Qashoush s’efface, le livre raconte sa disparition.
Plus largement, le livre cherche à ne pas laisser les mortes et les morts seul.es, sans récits, seulement accompagné.es des pleurs effrayés et choqués de leurs proches, sans discours, souvent sans enterrement, n’ayant rien d’autre pour sépulture qu’une pierre et un bout de bois où est agrafé un morceau de papier.
Je le sais, Ibrahim Qashoush avait un autre visage. Mais celui que l’on devine sur les vidéos est le seul que nous ne pourrons jamais voir.
Regarder la réalité telle qu’elle est a toujours été une de nos vertus partagées, même dans la fiction. Je vous prie de bien vouloir continuer.












































































