Ouvertement de gauche, et bien que n’ayant jamais été militant d’une organisation, Terkel fit les frais de la chasse aux sorcières maccarthyste. Il perdit son emploi à la télévision. Il fut recueilli par WFMT, une grande station de radio de Chicago largement consacrée à la musique, notamment au classique, où il put déployer son talent d’accoucheur de la parole d’autrui dans une ambiance bon enfant, au cours d’une émission quotidienne, du lundi au vendredi : The Studs Terkel Program, qu’il anima de 1952 à 1997.
On peut se faire une idée de son style en consultant quelques précieux enregistrements de Studs’ Place sur Internet, ainsi que les nombreux épisodes du Studs Terkel Program mis en ligne sur le site de la radio de Chicago (https ://studsterkel.wfmt.com/). Pendant quarante-cinq ans, Terkel donna la parole à des milliers de gens, des plus grandes personnalités du monde de l’art, de la politique, du spectacle, de l’enseignement, de la culture, etc., mais aussi à de simples gens, militants de base, soldats, travailleurs, etc., aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Marlon Brando avait tellement apprécié son talent d’interviewer qu’il demanda à repasser dans l’émission.
André Schiffrin, l’éditeur antifasciste émigré à New York, qui avait entendu certaines des émissions de WFMT retransmises sur la radio New Yorkaise WRVR et était un vieil ami de l’actrice Eleanor Bron, que Terkel avait interviewée, suggéra à ce dernier de rassembler des témoignages sur une époque, un évènement, un sujet, et d’abord sur Chicago, Cela donnera Division Street : America (1967), le premier fruit d’une collaboration au long cours entre les deux hommes.
Chicago, où il était arrivé à l’âge de 8 ans de New York, et où il mourut à l’âge de 96 ans, était la ville de Terkel. Sa démarche de recueil d’histoires de vie s’inscrivait dans l’esprit de ce qui fut dénommé, a posteriori, l’École de Chicago. Il s’agissait d’une sociologie empirique, dans la tradition américaine, consistant à faire une large place à l’enquête qualitative et aux histoires de vie. Les étudiants désireux d’intégrer le département de sociologie devaient écrire leur histoire familiale et personnelle. Ces sociologues avaient avec le projet de concourir, par leurs recherches, à l’amélioration de la situation sociale, notamment celle des travailleurs pauvres. Dans le cadre du New Deal, un programme destiné à donner du travail aux écrivains et artistes (Federal Writer’s Project), dont Terkel lui-même avait bénéficié, avait recueilli les témoignages oraux des anciens esclaves des années 1930, période d’intense agitation sociale que seule la guerre et la guerre froide réussirent à calmer.
Vinrent alors les années d’historiographie dite « du consensus », triomphante entre 1945 et 1960. Elle minimisait l’importance des conflits sociaux et insistait sur l’unité profonde (et le caractère exceptionnel) des États-Unis, convergeant avec la sociologie développée à Columbia par le Bureau of Applied Social Research. Puis, dans la foulée de la révolution des droits civiques des années 1960, un intérêt militant pour l’histoire des oubliés de l’Histoire et la mise en évidence du rôle des conflits sociaux firent un retour en force. L’utilisation du récit de vie permettait alors de jeter les bases d’une « histoire vue d’en bas », telle qu’elle allait se développer dans le monde universitaire, à l’intérieur de ce qui se définit alors comme « la nouvelle histoire ». Elle allait connaître un succès populaire avec Howard Zinn. Le succès de Working fut tel que des détracteurs de l’approche de d’histoire orale développée par la « nouvelle histoire » ont pu qualifier cette dernière de terkélisme.
Terkel n’a manifestement pas appliqué les enseignements méthodologiques de l’école de Chicago, et encore moins la doctrine de neutralité axiologique de l’école de Columbia autour d’Allan Nevins et des tenants de l’histoire « du consensus » dans le domaine des récits de vie. Mais sa méthode, bien qu’elle ne soit pas scientifique, ne manque pas d’exigence. Son introduction est marquée par la réflexivité : il se prête volontiers au jeu de l’histoire de vie pour expliquer ses propres choix et s’interroger sur son rapport à l’objet étudié ici : le travail.
Muni d’un magnétophone, il se rendait ici ou là et engageait la conversation. Parmi les ouvrages ainsi conçus, les plus connus sont Hard Times (1970), qui se veut une histoire orale de la Grande Dépression, The Good War (1984), qui lui valut un Prix Pulitzer, et bien sûr Working. Working fut immédiatement un gros succès de librairie, rapidement intégré aux listes d’ouvrages à lire dans les universités. Il reste disponible aujourd’hui.
L’ouvrage compte trois « préfaces », que Terkel a situées après l’introduction. Les deux premières se présentent sous forme de question : « Qui a construit les pyramides ?», et « qui a répandu la nouvelle » ? La troisième semble apporter une réponse : le maçon. Les pyramides de la première préface symbolisaient l’Amérique moderne et ses gratte-ciels et l’aciériste rappelle son rôle dans l’affaire, avec une référence explicite à la chanson de travail des forçats noirs maniant l’acier, John Henry. La seconde parle d’une Amérique qui est sur le point de disparaître, celle que dessine Norman Rockwell, avec les gamins à bicyclette qui déposent le journal devant les maisons. La troisième préface, elle, affirme que la maîtrise de l’art de construire donne sa dignité au travail et au travailleur.
Terkel, grand mélomane, ami de Mahalla Jackson et auteur d’un livre sur le jazz (Giants of Jazz, 1957), très tôt immergé dans la chanson authentiquement populaire qu’est le folksong, avait donc choisi de placer ces trois textes en ouverture de son opus. Celui-ci peut se voir alors comme un musical (que l’on traduit hélas en français par « comédie » musicale) : une succession d’airs grâce auxquels les personnages restituent leur vision de la réalité. L’ensemble fait un chœur des États-Unis au travail. D’ailleurs, Working devient réellement un musical dès 1977, à Chicago puis à Broadway, et poursuit sa carrière bien avant dans le xxie siècle, avec sept adaptations successives.
Terkel a fait des émules : Mike Larson, qu’il avait interviewé à la radio, a publié Working in the 21st century en 2024, sur le même modèle. Un ancien travailleur social de Chicago, Barack Obama, désormais à la retraite, joue son propre rôle d’ancien président livrant des repas à des travailleuses dans une série explicitement inspirée de l’œuvre de Terkel au point de s’intituler… Working.
Terkel, s’il a un projet politique (de gauche), respecte les gens qu’il rencontre, n’en fait pas des emblèmes abstraits, il est manifestement en empathie avec eux sans pour autant être complaisant. Il les traite en sujets et non en objets. Il nous livre leurs propos sans fard, avec leurs contradictions. Il a seulement structuré certains entretiens qui lui apparaissent trop décousus.
Studs Terkel s’intéresse au réel, et le dispositif qu’il a mis en place offre d’accueillir toutes les dimensions du travail. Tout d’abord, nous voyons ce que, dans diverses situations, les rapports d’emploi font aux vies ordinaires et ce que les sujets en font. Tout est là : les revenus, et les horaires, bien sûr. Mais aussi les mobilités forcées, et la peur du chômage, sans omettre l’humiliation patronale, le racisme et le sexisme. Ces textes parlent des tâches exigées par les employeurs, qu’ils soient des propriétaires terriens, des patrons de grosses entreprises ou d’une simple boutique, ou bien encore une femme bourgeoise avec sa domestique. Ces vies productives sont toujours reliées aux autres sphères de l’existence : les enfants et les amours, mais aussi la religion ou « l’envie de danser » sont importants aussi dans ces récits, pour dire combien le temps d’emploi rogne ces plaisirs, le plus souvent. Sans pathos ni pudeur, ces femmes et hommes mettent en mots la manière dont elles et ils vivent ces rapports sociaux et inventent des moyens de tenir, voire de sublimer la contrainte. Certains se rendent insensibles à la situation, pour moins souffrir. « Je suis « une machine » ou « une mule » entend-on alors. D’autres insufflent des jeux et des histoires imaginaires dans la tâche, pour lui donner un autre sens. Ou alors, ils et elles recherchent un autre emploi ou une situation, moins invivable voire désirable, et qui fasse sens. Ils et elles peuvent aussi résister, se syndiquer, se rebeller pour changer les conditions de vie et d’emploi. Terkel explore d’ailleurs le syndicalisme comme un travail, celui qui permet de se sentir « vivant » dans la lutte, et de la gagner parfois.
Ces histoires singularisent des situations sociales. Et c’est là toute leur force. Roy, Katherine, Bob, Pauline, Will ou Dolores nous parlent comme si nous étions là, à leurs coté, et nous font découvrir leur univers. Sans nous épargner. Ils et elles entrent dans le détail des préoccupations et des peurs (nourrir ses enfants, ne pas tomber malade, ne pas se laisser humilier), les douleurs physiques liées à l’activité et sa pénibilité, qui vont de la tête aux pieds ; les risques omniprésents de maladies et d’accident professionnelles, les dilemmes moraux dans l’activité (faut-il frapper des prisonniers pour garder son emploi ?) mais aussi les plaisirs, l’attention à la beauté des choses et de gens, et les rêves. L’ascenseur social est alors en mouvement, et ces récits comportent régulièrement mention des projets parentaux : ce que les parents souhaitent que leurs enfants fassent ou ne fassent pas comme métier.
Dans ces témoignages, l’Histoire politique et économique des États-Unis est omniprésente : sur fond de racisme (la ségrégation raciale instituée est, à cette époque en cours de détricotage) et de sexisme explicites, la montée de la société de consommation, avec ces nouvelles automobiles, et pimpants supermarchés crée de nouveaux métiers, mais aussi, comme l’observe l’éboueur, de nouveaux déchets. Producteurs et consommateurs s’éloignent au point où « les gens ne savent pas d’où viennent leur laitue », dit un ouvrier agricole. Nous entendons aussi, à hauteur de travailleur, comment l’introduction massive de pesticides et la mécanisation de l’agriculture transforment les paysages, les tâches et l’autonomie des cultivateurs. Dans les usines et les bureaux, la rationalisation, et le début de l’informatisation intensifient l’activité et accroît le contrôle sur les salarié.es. Cette automatisation a un secret : le carbone, que les mineurs extraient, et qui fait la fortune des investisseurs qui achètent pour une bouchée de pain des terres agricoles pour les forer. Alors que la guerre des États-Unis au Vietnam dure depuis 18 ans, et n’est pas encore perdue, l’armée est régulièrement présente dans ces récits, comme lieu où se faire embaucher ou bien travail à fuir. Au même moment, des coiffeurs disent leur horreur de la mode hippie.
Quel intérêt pour nous, Français du xxie siècle, pouvons-nous trouver à lire ces textes ? Bien sûr, ils constituent une précieuse archive historique en tant que telle. Mais ce qui intéresse aussi dans ces récits, c’est la manière dont ils entrent en résonance avec le monde contemporain français. Car ce qu’ils nous disent, au fond, reste vrai aujourd’hui, comme si derrière les proliférations marchandes et technologiques qui ont caractérisé les xxe et xxie siècle, les rapports sociaux et leur vécu n’avaient pas tant changé que cela, entre ces deux continents et à un demi-siècle d’intervalle. Par exemple, les jeunes sont pareillement réputés ne pas vouloir travailler, tandis que les vieux, eux, sont durement jetés du marché de l’emploi. Les métiers qualifiés dans les bureaux sont pris dans une abstraction problématique. L’expérience du classisme, du racisme, de l’âgisme et du sexisme, ce « déclassement systématique des êtres » dans l’emploi, réifie ou animalise les humains pour mieux les exploiter. Travailleurs pauvres, assignés à faire des tâches ennuyeuses et pénibles, horaires réguliers, erratiques, ou décalés, … Là-bas, avant, comme ici, aujourd’hui, les inégalités matérielles se doublent d’inégalités relatives à la santé, à la sécurité, à l’intérêt de la tâche et de son sens, comme à la vie que l’on peut avoir hors emploi.
Terkel lui-même voyait le titre de son premier livre d’entretiens, Division Street, comme une métaphore des contradictions qui caractérisent les humains et leurs sociétés, et sa chère Chicago comme une métaphore du monde. Il ne s’est jamais départi de cette position.
Il commence ce livre en disant que la « nature même du travail est la violence faite à l’esprit comme au corps ». Il donne à entendre aussi, dans ces récits, l’activité déployée par les femmes et les hommes pour faire sens malgré tout. C’est sans doute cette dialectique fondamentale qui n’a pas changé dans notre société salariale et consumériste. Elle fait résonner de manière sensible ces témoignages dans nos oreilles contemporaines.