Le Tourbillon des choses
OGRE N°60 – Marie Cosnay
Marie Cosnay
Le Tourbillon des choses
mercredi 3 mars 2026
Taille : 140 mm / 185 mm – 156 p. – 18€
ISBN : 978-2-37756-266-4
Marie Cosnay nous ouvre son carnet de traduction et, à travers l’étude de quelques vers, ou même d’un simple mot, aborde les grandes questions posées par La Nature des choses.
Il fallait toute l’humilité et la générosité joueuse de la traductrice pour interroger l’entreprise extraordinaire de Lucrèce : révéler au lecteur la nature du monde et des phénomènes naturels.
L’enthousiasme de la traduction est communicatif et Le Tourbillon des choses apparaît comme les prémices d’une relecture féconde d’un des textes fondateurs de la philosophie occidentale.
« Pour parler de ma traduction, je dirais que je fais d’abord tout pour ne pas comprendre. Ou plutôt : pour ne pas comprendre trop vite.
Ne pas me précipiter pour courir au sens attendu, lu et relu, et transmis par la tradition. Cela permet des surprises et de nombreuses questions. »
PRESSE
Coup de coeur libraires
On trouvera ici morceaux premiers des choses, mouvements et simulacres, éloge de Vénus, d’Épicure et d’Athènes, quête de la paix, infini de l’amour, la quatrième nature de l’âme, l’angoisse et au-delà : la vie la vie la vie.
La vie à vitesse grand V.
Voici une lecture du De rerum natura, de Lucrèce. Ou mieux : une sorte de cahier incomplet et subjectif de traduction.
1. art poétique, art politique
1. Un pari
Après la traduction des Métamorphoses d’Ovide, je rêvais de me lancer dans une nouvelle épopée. J’allais la choisir aux antipodes de celle d’Ovide – c’est du moins ce que je croyais avant le long et patient travail consistant à déplier le texte chant après chant, phrases à phrases, elementa après elementa. Quand Ovide proposait des vies derrière des vies, des dieux faisant la pluie, le beau temps et aussi les lauriers, les oiseaux, les perdrix et les déluges, Lucrèce, lui, répétait pour un jeune noble, Memmius, les enseignements d’Épicure : les dieux ne sont pas, la mort non plus puisque si nous en sommes en vie, elle n’est pas là et si nous n’y sommes plus, nous n’avons d’elle aucune conscience. Il faut se défaire de chaque illusion qui nous fait prendre le fini pour l’infini et désirer terriblement le premier.
Entre fini et infini, la tension, chez Lucrèce, est incessante. Tension est le mot clef. La matière est infinie si les atomes, ou morceaux premiers des choses sont finis. Morceaux premiers des choses, c’est ainsi que je traduis primordia. Ces derniers sont incorruptibles, indivisibles, et composent, en s’agençant, les corps des choses. Les tensions sont nombreuses : le visible naît du travail de l’invisible généré dans les entrailles de la terre, l’ombre et la lumière sans cesse luttent et s’opposent, comme le font aussi l’apparence (species) et la réalité (res), le vrai et le faux.
Cette œuvre d’un genre nouveau, composée en hexamètres dactyliques, vers archaïques déjà à l’époque de Lucrèce, utilisés par Homère en Grèce et par le poète romain Ennius dont se réclame Lucrèce, on peut l’appeler une épopée du savoir, si on tient absolument à apposer un complément insistant sur la dualité poésie et philosophie qu’ont instituée la critique et l’interprétation de l’œuvre.
Pierre Vesperini parle d’épopée sapientielle, commandée à Lucrèce selon les codes de l’époque par un aristocrate, Memmius. Celui-là y gagnait de lier son nom à la philosophie. L’Épicurisme serait plus une occasion qu’une conviction. « Ce que les Romains pouvaient éventuellement exprimer, quand ils écoutaient un philosophe, c’était une approbation. Mais cette approbation était toujours ponctuelle, comme du reste celle qu’on donnait à un discours politique. » Pierre Vesperini conserve l’idée des deux je utilisés par le poète. Le premier, épique et classique, chante, accompagné des muses. Le second est philosophe et expose, enseigne, démontre. Le dispositif énonciatif est double.
Les recherches sur le De rerum natura et Lucrèce ont un passé si chargé que la durée de vie d’un homme qui ne ferait rien d’autre que s’y intéresser ne suffirait pas à en prendre connaissance. C’est ce que dit en substance Mayotte Bollack dans son introduction à La raison de Lucrèce, publiée en 1978 aux Éditions de Minuit. L’extrême spécialisation de ces études en fait une matière réservée, qui en exclut de fait « le prof ordinaire de latin qui dans une université traite la poésie de Lucrèce, fort de son bagage littéraire et linguistique », écrit Mayotte Bollack.
Lire ordinairement et librement Lucrèce, comme je tente de le faire ici, ne signifie pas qu’on le lise dans l’ignorance totale des problèmes sur lesquels la critique au long cours a insisté. Un de ces premiers problèmes est la fameuse dichotomie, poésie et philosophie (ou poésie et didactique), construite par la tradition critique.
Pour l’Antiquité, Lucrèce est un poète, un génie littéraire, avec, ici et là, quelques bémols : tel ou tel passage est considéré comme lourd, argumentatif, démonstratif. Rien comme le démonstratif ne semble davantage s’opposer à la poésie. Mais l’opinion comme la critique repèrent surtout les moments de grâce, réellement poétiques : l’hymne à Vénus, le sacrifice d’Iphigénie, la mère qui perd son veau, la peste. Au fil de ma traduction, alors que je m’efforçais de ne pas comprendre afin de reprendre les différentes combinaisons de mots, de phrases, d’éléments, en quelque sorte, et d’en voir advenir le sens, je ne notais pas de différence entre ces passages différemment catégorisés, les poétiques et les didactiques – catégorisation qui avait valu à l’auteur d’être enfermé dans des études lucrétiennes obsédées par cette problématique : poète ou philosophe ?
Sans doute y avait-il, comme le dit Pierre Vesperini, double énonciation, mais il en était des petits animaux que pleuraient leurs mères comme des morceaux premiers. Le bébé veau perdu, sa mère endeuillée le cherche, lui et lui seul, l’unique. Le veau est un exemple ni plus narratif ni plus lyrique que l’histoire des flux, des corps premiers, des crues, des tempêtes, de la lune, des pierres et des plantes.
2. Poésie et philosophie
Le chant I est riche de personnages. C’est une galerie de portraits. Vénus, Homère, Ennius, Épicure et bien sûr, Memmius. On peut ajouter Énée, le héros de l’épopée éponyme de Virgile, qui fait une apparition discrète dès le premier vers du poème.
Lucrèce évoque Épicure et sa doctrine deux siècles environ après la mort supposée de son héros. Il faut imaginer qu’il a à sa disposition toute la pensée critique disponible sur le sujet dans la Rome de son temps, au premier siècle avant Jésus-Christ. Il y a quelque raison pour mettre en doute l’adhésion de Lucrèce aux thèses d’Épicure, explique Pierre Vesperini. Peu importe, en fait, que Lucrèce serve le philosophe dont il désire, de façon militante, la transmission ou qu’il se serve de lui pour mener à bien son projet littéraire et célébrer le nom noble de Memmius.
Dans une des lettres d’Épicure rapportée par Diogène Laërce, le philosophe conseille au sage de réciter des poèmes s’il le veut, mais de ne pas en composer. Que fait Lucrèce, chantre auto-déclaré de l’Épicurisme ? Il raconte une histoire : Ennius rencontre le fantôme d’Homère dans l’Achéron, fleuve du chagrin et des morts. Homère, ou plutôt son fantôme, pleure à chaudes larmes tout en expliquant la raison de la nature des choses.
C’est ce qu’a fait Homère ? Il a expliqué la raison de la nature des choses ? Façon de voir, façon de lire. Quoi qu’il en soit, résumons : il conviendra, dit Lucrèce, à la suite du poète grec, d’expliquer les chemins du soleil et de la lune, la force avec laquelle se font les choses sur terre, ce qu’est l’âme, l’esprit, et pourquoi nous sommes tellement terrifiés quand il s’agit de la mort.
L’un (le Romain, Ennius) écoute l’autre (le Grec, Homère). À son tour, Lucrèce devient une oreille, comme Ennius l’a été, et un oracle poétique, comme Homère. Épicure est son sujet.
À ces Grecs fameux et indépassables que sont Homère et Épicure, au Romain qui a suivi, Lucrèce joint subtilement les vaincus troyens qui ont fondé Rome. Troie brûlait, Énée portait son vieux père sur le dos, l’exilé cherchait un refuge, le trouvait dans le Latium. Vénus est appelée mère des petits d’Énée au premier vers du De rerum natura. Toute la communauté est là. Et Memmius, à qui s’adresse l’œuvre, la résume.
Qu’y a-t-il de commun entre Homère et Ennius ? Ils écrivent dans le même vers épique, l’hexamètre dactylique. Lucrèce, qui se situe dans cette généalogie poétique, prend place dans la succession de ces voix dont l’objectif commun serait déplier en paroles la nature des choses. Il récite les poèmes d’avant, sur le même rythme, sans les composer lui-même. Il n’y a rien là, en théorie, qui contredise Épicure.
La poésie, cependant, est terrifiante. Il n’y a que Lucrèce pour ne pas (vouloir) voir que celle d’Homère l’est. On se souvient qu’Achille pleure sur son sort aux Enfers, qu’on a fait la connaissance de Cyclopes et de magiciennes, que les corps des guerriers sont mangés par les chiens et les vautours, que si les dieux sont tout puissants, la mort et le désir sont infinis. La poésie nous dit des fables, que Platon, Épicure aussi, appellent des mensonges : les temples de l’Achéron, les simulacres errants de ce qui fut. Memmius, à qui s’adresse l’œuvre, comme toute personne raisonnable, peut avoir envie de fuir ce qui lui est proposé. L’auteur le comprend.
Illusions, dieux, mort et passions ? Que Memmius se rassure. Il sera ici question de limites, de morceaux premiers immortels alors que les corps que ces primordia composent sont mortels. On apprendra que rien ne peut être créé de rien, que les semences, et non les dieux, font les choses, que tout ne peut pas avoir lieu, que les hommes ne naissent pas de la mer ni les poissons de la terre, que les arbres portent des fruits par genre, que chaque corps a une mère certaine.
Et puis Lucrèce ouvre, à partir d’Épicure, des possibles. Il est question d’exercices. De discussions. Le sage épicurien esquisse des réponses possibles aux questions fondamentales. Il joue sur les variations. Il multiplie les hypothèses contradictoires et c’est d’ailleurs ce qui nous semble si difficile quand on le lit et traduit. Il est fidèle à sa philosophie quand il accepte d’y être infidèle. Il n’est jamais aussi près d’Épicure que quand il écrit contre Épicure. Quand il fait, en pratique, œuvre poétique, feignant de se contenter de répéter l’œuvre passée.
Lucrèce ne recule pas devant les choses terrifiantes que nous ont montrées les poètes jusque-là. Et il n’est pas peu fier de le faire : que des mots et de leur agencement émerge la lumière, c’est un immense enthousiasme. À la fin du chant I, il revient sur la question de la poésie, qu’il a évoquée, pour commencer, autour d’Homère et d’Ennius. On voit bien que c’est important.
Je sais que c’est obscur : mais du thyrse
pointu une grande espérance de gloire a frappé mon cœur
et inséré dans ma poitrine le doux amour
des muses ; alors, emballé, l’esprit vif,
je parcours les lieux sans issue des Piérides, foulés
du pied de personne. Joie de toucher les fontaines pures
et d’y puiser, joie de cueillir des fleurs nouvelles,
et de trouver pour ma tête une sacrée couronne,
une dont les muses n’ont voilé les tempes de personne.
D’abord j’enseigne les grandes choses, et des nœuds
serrés des religions, je persiste à libérer les esprits,
ensuite, sur une chose si obscure je compose de lumineux
poèmes, je les touche tous de la grâce des muses.
Nunc age, quod superest, cognosce et clarius audi.
nec me animi fallit quam sint obscura ; sed acri
percussit thyrso laudis spes magna meum cor
et simul incussit suauem mi in pectus amorem
Musarum, quo nunc instinctus mente uigenti
auia Pieridum peragro loca nullius ante
trita solo. iuuat integros accedere fontis
atque haurire iuuatque nouos decerpere flores
insignemque meo capiti petere inde coronam,
unde prius nulli uelarint tempora Musae ;
primum quod magnis doceo de rebus et artis
religionum animum nodis exsoluere pergo,
deinde quod obscura de re tam lucida pango
carmina musaeo contingens cuncta lepore.
Une grande espérance de gloire. Un doux amour. L’esprit vif. L’emballement. Le cœur. La joie. Les fontaines pures, les fleurs nouvelles, les muses, les grandes choses, la liberté d’esprit, les poèmes lumineux (lucida carmina), la grâce – et quoi encore ?
Le vocabulaire est celui de l’enthousiasme et du mouvement : on parcourt, on puise, on trouve du nouveau, et si on en est si joyeux c’est parce que transmettre est une mission sacrée : ce sont de grandes choses qui s’enseignent, là, dans le poème. Lucrèce, ce Lucrèce-là, par et dans la clarté, par et dans les grandes choses qu’il sort de leur obscurité, agit. Il libère les esprits. La joie qu’il y trouve excède la raison qu’il dit. Tension, on l’a dit.
3. Art poétique, art politique
La religion laisse paraître, à l’horizon, sa face menaçante, mais un homme, le premier, le seul, un mortel, un Grec, résiste, de face. Cet homme brise les verrous du monde, il va loin dans l’espace, loin dans la connaissance. Il revient en vainqueur et nous relate ce qu’il a appris.
Cet homme, c’est Épicure, bien entendu. Philosophie à l’aller, poésie, ou récit, au retour.
Entre Épicure, Lucrèce et Memmius, c’est une histoire d’admiration et de transmission. Ce qui lie les trois personnages est intense : savoir ce qui peut naître et ce qui ne le peut pas, pourquoi chaque chose a un pouvoir fini et un terme profond fixé. Lucrèce écrit en situation, entre Épicure et son auditeur et commanditaire, Memmius. C’est une autre généalogie, parallèle à celle qui voyait Lucrèce prendre place après Homère et Ennius.
Avant de faire le portrait d’Épicure, Lucrèce s’adressait à Vénus, la mère des petits d’Énée, son inspiratrice et l’origine de tout. Vénus est le principe créateur. Par elle, par le désir et l’enthousiasme, les choses comme les mots s’agencent. Créer le monde, c’est créer le poème, élément après élément, mot à mot, lettre à lettre. L’inverse est sans doute vrai. Le chant I est un art poétique.
Ce que dit Lucrèce à Vénus tient en deux propositions. La première : puisque sans toi rien ne naît à la lumière (lux), aide moi à écrire mes vers. Il seront lucida (lumineux). La seconde : obtiens en séduisant Mars, le dieu de la guerre, la paix pour les Romains. Ainsi Memmius, libre des devoirs de la guerre, trouvera du plaisir à m’écouter lui expliquer les raisons de la nature des choses enfin révélées.
On imagine ça ? La poésie, ou cette poésie-là, inspirée par Vénus, qui comme elle crée le monde (ou un monde), est capable de donner à la communauté (ici représentée par Memmius) rien moins que la paix ? L’œuvre fait la paix ? Le plaidoyer poétique qu’est le chant I du De rerum natura accorde à l’œuvre un rôle immense : mettre en lumière la nature des choses, faire ce qu’on dit que font les morceaux premiers des choses (primordia), les agencer différemment selon les contextes pour créer formes et figures variées, et enfin, ce qui n’est pas le moins important, tenir le rôle infiniment politique de garder en repos les charges sauvages de l’armée, qui massacrent par les mers et par les terres.
La poésie, ou l’épopée, a un rôle, ou mieux, un devoir, politique ?












































































