Conspirer avec les morts
Enquête souterraine sur les trajectoires
de vie post-mortem à Hong Kong
luciole n°2 – Marie K. Lecuyer
Conspirer avec les morts : enquête souterraine sur les trajectoires de vie post-mortem à Hong Kong
vendredi 23 janvier 2026
Taille : 140 mm / 200 mm – 280p. – 21 €
ISBN : 978-2-37756-250-3
Un essai d’anthropologie passionnant qui explore la vitalité des morts et leur capacité à résister à l’oubli.
Dans l’archipel saturé de Hong Kong, objet d’une double pression à la fois urbanistique et environnementale, le gouvernement a mis en place de nouveaux dispositifs de deuil qui reconfigurent profondément les liens unissant les vivants et les morts. L’enterrement disparaît au profit de l’urne ou de l’« emmerement » au large de l’île.
Comment avoir prise sur ces existences ténues qui nous glissent entre les doigts, celles des morts et celles d’un archipel en passe de devenir une île fantôme, engloutie par l’amnésie coloniale ?
En accompagnant différents entrepreneurs du deuil Marie K. Lecuyer montre comment vivants et morts résistent, inventent de nouvelles manières d’habiter ce territoire et redonnent un peu d’espace à celles et ceux qui nous habitent.
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Marie K. Lecuyer s’est d’abord intéressée à la manière dont les systèmes de traitement des déchets font disparaître et forcent à l’oubli, et à la manière dont malgré tout le plastique resurgit à la surface et finit par hanter nos mondes en proie à son accumulation.
Depuis, elle continue d’explorer cette tension entre urbanisation terrestre et courants de globalisation au travers du prisme de la charge matérielle et affective des restes, en se positionnant cette fois à Hong Kong.
Un certain nombre de travaux ont abordé la figure du fantôme à la fois comme une métaphore littéraire et comme l’expression de croyances atemporelles investies d’une fonction sociale.
Les recherches de Marie K. Lecuyer se concentrent, quant à elles, sur l’expérience vécue et les conditions matérielles par lesquelles les mortes débordent des cadres funéraires et continuent d’agir sur les vivantes.
PRESSE
Coup de coeur libraires
EXTRAIT
Enveloppe
Comme des papillons de nuit attirés par les projecteurs, une nuée de journalistes colle à l’entrée éclairée des pompes funèbres de North Point. Caméra à la main, ils sont venus capter les derniers faisceaux de lumière et donner un supplément de visibilité à celui qui vient de s’éteindre. Il s’agit du milliardaire Lee Shau Kee, un magnat de l’immobilier à la tête d’un des plus importants conglomérats de l’archipel, la Henderson Development. Nous sommes le 27 avril 2025. La nuit s’apprête à tomber et je suis venue me mêler aux journalistes qui depuis des heures patientent et restent à l’affût des mouvements, du bon moment, de quelques clichés à dérober.
C’est par un concours de circonstances que je me suis trouvée de retour à Hong Kong, un peu plus d’un an après avoir plié ma thèse, au moment où ces funérailles ont été annoncées dans la presse. Une première commémoration privée de 3 millions de dollars hongkongais (HKD) (environ 330 000 euros) a eu lieu quelques semaines plus tôt, dans un temple que les descendants du défunt ont loué dans son entièreté. Ce soir, les invités de marque ont été conviés dans ces pompes funèbres, connues pour être les plus chics et les plus anciennes de l’archipel. Le long des murs extérieurs, des bouquets de roses, accompagnés de quelques mots de condoléances signés de noms d’entreprises, s’alignent par centaines. Je remarque l’un d’eux, offert par le cabinet britannique Zaha Hadid Architects, auteur du tout dernier et colossal projet immobilier réalisé pour Henderson Land. À l’intérieur des pompes funèbres, les murs et les plafonds de l’entrée ont été entièrement recouverts d’un épais manteau de fleurs blanches pour l’occasion. Presque invisible, une caméra de surveillance émerge des pétales. Je fixe son objectif et imagine son point de vue, observant depuis un ailleurs pas si lointain le ballet des personnalités politiques et du monde de la finance qui se pressent à l’entrée : l’actuel et ancien chef de l’exécutif, le directeur du bureau de liaison du gouvernement central, un des magnats de la vie nocturne de Hong Kong, un autre des casinos, des directeurs de banque, des ministres hongkongais, l’ancien secrétaire général et son épouse… Les flashs d’appareils photo crépitent au rythme de leur déferlement à intervalles réguliers, en berlines noires escortées par les motards de la police.
Avec politesse, une employée du groupe Henderson Development tend aux invités ainsi qu’aux journalistes restés sur le trottoir une enveloppe rouge (跂蒻 lai6 si6) marquée d’un cercle doré au centre duquel est imprimé le logo de l’entreprise. Ces lai6 si6 contiennent habituellement une pièce porte-bonheur d’un dollar que les invités jettent au sol après les funérailles. L’enveloppe qu’on nous tend ce soir contient cependant un billet de 500 HKD (environ 55 euros), qu’il s’agira cette fois de garder, comme pour conserver en mémoire, mais aussi remettre en circulation, la générosité de cet entrepreneur défunt dont on peut lire dans la presse qu’elle était « aussi grande que son succès en affaires ».
Sa générosité a aussi été mise en scène pour le grand public lors d’une exposition au sommet de la tour Henderson nouvellement érigée par la firme Zaha Hadid Architects au cœur de la ville. Depuis le dernier étage – appelé Cloud 39 – les visiteurs défilent dans une ambiance feutrée, d’un pas silencieux sur l’épaisse moquette beige clair d’une tour parfaitement climatisée, aux lignes incurvées s’inspirant intentionnellement d’un bouton de bauhinia sur le point d’éclore. L’exposition retrace la trajectoire de vie et de carrière de ce self-made man qui a fait de Hong Kong son empire. Sur de petits bouts de papier blanc en forme de fleur, les invités témoignent de leurs égards et fascination pour cet homme qui, peut-on lire, « a tant contribué à la légende et à l’aura de la ville » en façonnant le paysage économique et urbain de l’archipel. À l’entrée de la salle de réception, son bureau est exposé : sur une feuille se dessine encore l’esquisse de l’un de ses derniers projets immobiliers, tandis qu’une statuette de taureau en marbre évoque le symbole de Wall Street.
À côté d’une galerie de photos de famille, des maquettes et des images de synthèse de ses projets immobiliers futuristes, se juxtaposent aux images d’archives d’un Hong Kong des années 1950 sans gratte-ciels.
La salle de réception offre une vue panoramique sur la ville, et donne directement sur la tour du groupe HSBC construite en 1986 par l’architecte Norman Foster et celle de la Banque de Chine construite par Ieoh Ming Pei. Les deux banques à l’architecture imposante se font face dans un affrontement symbolique est-ouest devenu cliché, qui s’incarne jusque dans l’urbanisme de la ville. Je me suis demandé ce que cette mise en scène et cette vue nous donnent à voir, si ce n’est une certaine vision du futur où s’expérimente un libéralisme autoritaire. Selon l’historien Quinn Slobodian, la région administrative de Hong Kong a servi de prototype au développement de ce qu’il appelle le capitalisme de zone qui repose sur « une collusion étroite entre élites économiques et gouvernement pour l’exploitation d’un marché captif par une ouverture économique maximale et la valorisation d’un foncier limité ».
La Henderson Development est un des quelques conglomérats qui monopolisent la majeure partie du parc foncier ainsi que des secteurs clés de l’économie de Hong Kong. Ces conglomérats ont contribué à redessiner la géographie de l’archipel dans la seconde moitié du xxe siècle et ont fabriqué la rareté de l’espace habitable au sein duquel mort·es et vivant·es peinent à trouver un logement. Hong Kong compte plus de sept millions d’habitants, et la densité urbaine approche dans certains quartiers plus de 150 000 habitants par kilomètre carré. Le manque d’espace et d’accès au logement posent un enjeu de taille pour ses résidents, mort·es et vivant·es, de telle sorte qu’à Hong Kong, « on se bat toute sa vie pour trouver un endroit où vivre et même dans la mort, on se bat pour trouver un endroit où… vivre, enfin…, tu sais, où reposer », me dit un jour une amie qui venait d’assister aux funérailles de la grand-mère de son mari. Dans cet archipel très densément peuplé, circonscrit par une mer de Chine graduellement réclamée et colonisée par le béton, et dont les limites alimentent un marché immobilier des plus liquides (à haute fréquence de transactions), le problème que semblent poser les mort·es, au même titre que la gestion des déchets à Hong Kong, apparaît de manière exacerbée. Les habitats des mort·es et des vivant·es en viennent à se superposer et les cimetières, auparavant construits aux marges de la ville et en front de mer, sont rattrapés par la poldérisation et l’intensification de l’urbanisation. Pour accélérer l’évacuation des mort·es de l’espace urbain, le gouvernement de la région de Hong Kong a mis en place de nouveaux dispositifs de deuil permettant de décharger les cendres des défunt·es en mer. Les mort·es ainsi précipité·es par-dessus bord, plus ou moins passé·es sous silence, et aux rituels écourtés, se retrouvent, pour ainsi dire, fantômisé·es.
Pour la philosophe Judith Butler, c’est précisément à partir de l’invisibilité des mort·es jugé·es indignes de compassion et à qui l’on interdit certains gestes de deuil collectif qu’un espace public, qui n’est autre qu’un espace d’exclusion, se définit. Depuis le haut de cette tour où l’on commémore la vie d’un mort milliardaire médiatisé, je ne peux m’empêcher de penser aux régimes de deuillabilité différentielle dont parle Butler et aux territoires qu’ils créent. Dans un espace urbain dont on ne cesse de répéter qu’il est saturé, à quelles existences post-mortem infimes faisons-nous de la place, et comment ?
À Hong Kong, cette question de place se complique encore davantage par la notion de distance. Car dans la cosmologie chinoise, le monde des mort·es (yin) et le monde des vivant·es (yang) doivent être tenus séparés, même si cette distance est aussi fine que le papier d’offrandes par lesquelles alimenter la mémoire des mort·es.
Comment faire de la place donc, aux mort·es, de manière à les tenir à « bonne » distance du monde des vivant·es : ni trop proche – car le yin risque de « contaminer » et hanter les vivant·es – ni trop loin – pour que leur mémoire puisse être entretenue et apaisée ? Et que se passe-t-il lorsque les mort·es passent par-dessus bord ? Qu’advient-il de cette manière de les alimenter de façon équilibrée par l’intermédiaire de gestes de papier, lorsque la matérialité du milieu change, passant du feu des rituels taoïstes et bouddhiques à l’eau du tournant océanique des enterrements amorcé par le gouvernement ? Sans lieu tangible à partir duquel nourrir les défunt·es, c’est une chanson de gestes rituels, une ritournelle qui les accompagne habituellement dans leur traversée de l’underworld, qui s’interrompt et se réinvente sous d’autres modalités. Les gestes aux prises avec ces mort·es que l’on fait passer font territoire. Ils « territorialisent » les mort·es et en sont leur signature. C’est sur cette géographie mouvante des mort·es et sur la manière dont un régime d’urbanisation reconfigure une écologie d’esprits nourrie et cultivée par des sacrifices d’effigies de papier que je suis partie enquêter une première fois pendant huit mois, de mai à décembre 2021, puis lors de visites plus courtes en 2024 et 2025.
Une de mes premières rencontres à Hong Kong a été avec Man Cheong, la déesse de la littérature, rencontrée au détour du temple Man Mo, logée entre les tours de condominiums du quartier de Central. C’est avec elle que j’ouvrais mon premier carnet de terrain, un terrain qui n’aurait pu se déployer ensuite sans l’aide généreuse de Frank à bord de son camion publicitaire et en compagnie de Jenna dans sa boutique funéraire. Tous deux ont ouvert et partagé avec une inconnue gwai2 po4, au statut fantômatique, leur quotidien. À eux deux, ils ont été les deux pôles principaux du spectre de l’industrie funéraire que cet essai sonde. Frank et Jenna travaillent dans deux entreprises voisines qui opèrent pourtant chacune sous une licence d’activité différente. Leur licence les autorise à déployer deux régimes de visibilité distincts des signes de la mort, et les a amenés à se positionner différemment dans l’industrie funéraire. La boutique dans laquelle travaille Frank est orientée vers les enterrements dits « écologiques » encore peu répandus et les funérailles pour animaux domestiques. La boutique de Jenna en revanche est ancienne et opère selon des codes plus conventionnels. Avec Frank, c’est à bord du camion publicitaire qu’il conduit que je l’ai suivi dans son quotidien. Chacune de nos journées passées à sillonner la ville et ses cimetières m’a appris quelque chose de la manière dont on s’occupe des mort·es dans un territoire au climat tropical et vallonné, aux pentes bétonnées (pour éviter qu’elles ne soient emportées par la mousson), faisant parfois l’effet d’un décor de cinéma. Si avec Frank, j’ai sondé le milieu funéraire en mouvement, de cimetière en cimetière, la boutique de Jenna en revanche me donne une perspective « assise » de la circulation des mort·es, comme un carrefour de chemins sur lesquels les mort·es n’en finissent pas de s’engager, à l’état de papiers, de photographies, et de cendres. Entre ces deux pôles, c’est une myriade d’individus, humains et non-humains, que j’ai croisée sur mon chemin. C’est avec eux que j’ai pu sentir la vitalité des mort·es à l’œuvre, et ce sont aussi des mort·es, plus ou moins familier·ières, qui m’ont habitée, à qui j’ai rendu visite le jour et qui m’ont rendu visite la nuit en rêves.
En leur compagnie, je retrace la trajectoire qu’empruntent les mort·es dans un contexte où de plus en plus, la place qu’on leur fait et l’expression du soin qui leur est prodigué via des rituels pyrotechniques tend à se réduire.
Contre la disqualification de rituels jugés irrationnels et ce que les philosophes Isabelle Stengers et Didier Debaise appellent ailleurs un « amincissement » des modes d’existence, ce livre porte une attention particulière aux formes d’intensification de l’expérience par lesquelles les mort·es gagnent en degré d’importance. L’objectif de ce livre est de se loger au milieu de dichotomies entre le rationnel et l’irrationnel, entre transparence et occultisme, et de montrer comment ce qui est dis/qualifié d’irrationnel n’est autre que l’effet d’un processus de rationalisation. Ces mécanismes par lesquels un régime de transparence crée l’opacité qu’il dénonce – une dynamique propre à ce que le philosophe Roberto Esposito appelle le paradigme d’immunisation – a aussi été au cœur d’un premier pan de mes recherches sur les circulations de la matière plastique. Il s’agissait alors d’explorer la hantise du plastique, son invisibilisation par des systèmes de traitement des déchets qui le font disparaître et le forcent à l’oubli. Le plastique hante aussi nos mondes en proie à son accumulation, et son surgissement à la surface des océans comme à la surface de nos attentions médiatiques est ce que j’ai appelé la crypsis plastique. Depuis, je continue d’explorer cette tension entre urbanisation terrestre et courants de globalisation au travers du prisme de la charge matérielle et affective des restes, en me positionnant cette fois à Hong Kong. De la crypsis du plastique à l’invisibilisation de ce que certains auteurs appellent les « nécro-déchets », il a été question pour moi de sonder ces régimes de visibilité à partir d’une méthode d’enquête indicielle, qui consiste à s’attarder sur les traces laissées dans le sillage des processus d’effacement, de manière à rendre différemment sensibles ce(ux) qui circule(nt) en deçà d’une attention humaine. En développant cette méthode qui s’élabore à partir des restes (nécro)détritiques, je fais référence à la notion de viscosité proposée par le géographe Arun Saldanha. Par « viscosité », Saldhana veut parler de la manière dont la racialisation des corps se manifeste dans leurs manières de « coller » au territoire, dans leurs modes d’adhérence et d’agrégation. Adhérer avec insistance au terrain, c’est aussi emprunter l’ethos même des fantômes qui consiste à hanter, à « fréquenter avec assiduité » un terrain, comme l’écrit l’anthropologue Grégory Delaplace. Je reprends à mon compte cette viscosité pour sentir la manière dont les mortes « collent » eux aussi à la peau, comme au territoire, et continuent d’affecter les vivant·es en dépit des efforts d’effacement de leur présence. Un effort d’effacement qui a pour ultime objectif, nous y reviendrons, de profiter aux conglomérats immobiliers comme celui qu’a pu diriger le défunt exposé ce soir.
Cette enveloppe rouge que l’on nous tend me semble dès lors envelopper tou·tes les mort·es que j’ai suivi·es et croisé·es au cours de ces dernières années. À la manière de cette enveloppe et des offrandes de papier que l’on fait partir en fumée pour le défunt, ce sont les modalités d’enveloppement des mort·es et les manières d’être plié·es ou impliqué·es ensemble au sein de micro-récits que je glane, en prenant au sérieux les plis de papier par lesquels leur existence s’anime post-mortem. Ces plis de papier disent quelque chose de la porosité des mondes et des corps. Une porosité qui constitue la fibre même « de la frontière qui [nous] contient », comme l’écrit Butler, et qui « hante aussi la façon dont [nous sommes], pour ainsi dire, périodiquement défait·es et ouvert·es à la démesure ». Au creux de ces plis donc, se loge une complicité qui complique certaines dichotomies entre vie et mort, est-ouest, rationnel et irrationnel, liquide et solide, sur lesquelles repose un ordre établi qui invisibilise des modes d’existence ténus. Celles et ceux que j’ai accompagné et qui m’ont accompagnée pendant ce terrain m’ont appris que les mort·es et les vivant·es se sentent mutuellement impliqué·es dans leur trajectoire de vie. Cet essai se propose de sentir ces modes de présence impliqués dans les gestes quotidiens que les vivant·es accomplissent ; des gestes qui redonnent de la place aux mort·es pour qu’ils puissent habiter les vivant·es et leur permettre à leur tour d’habiter différemment un territoire.









































































